ASTERIX ET OBELIX : MISSION CLEOPATRE

Deux univers se rencontrent et étaient, à en lire les interviews et reportages dans la presse, appelés à se rencontrer: l'univers de Goscinny et Uderzo avec l'univers des Nuls d'Alain Chabat, réalisateur de cette excellente comédie, fan de BD depuis toujours. Et la rencontre se passe à merveille puisque il y a de nombreux points communs. Chabat a bien respecté l'esprit de la bande dessinée tout en n'étant pas esclave de celle-ci. Il ne se contente pas d'être fidèle à l'esprit original mais il y fusionne le sien pour produire cette comédie à gros budget -gros budgets qui masquent souvent les carences d'idées dans la mise en scène ou le scénario au profit des décors grandioses , des effets spéciaux , de la figuration et de la distribution. Ici, on a droit à tout cela (le palais de César splendide est reconstitué au Maroc; de nombreux figurants ont été employés pour les scènes gigantesques de batailles et de construction du palais ; et la distribution est riche et comprend tout ce que la France de 2002 offre comme comiques efficaces et singuliers -Jamel, Dieudonné, Baer entre autres- associés à de grosses pointures -Depardieu, Clavier , Rich , Darmon et Monica Bellucci.) mais loin de masquer les carences, le gros budget et ses signes extérieurs de richesse participent au ressort comique du film qui lui ne repose pas sur le budget. Ainsi Chabat réussit à éviter de se servir de ce budget comme un enfant trop gâté mais il le met à profit pour atteindre son unique objectif: faire rire.
Alain Chabat a le souci de restituer la BD qu'il a aimée en respectant l'esprit de celle-ci jusqu'à reproduire exactement sur la pellicule certaines vignettes de la BD d'après certaines critiques lues ici ou là. Alors on retrouve bien sûr ces grands personnages historiques aux motivations puériles (César et Cléopâtre) , les légions romaines confrontées aux irréductibles Gaulois , les pirates malchanceux qui tombent toujours malgré eux sur Obélix .Obélix s'amuse toujours comme un enfant à envoyer quelques romains au tapis après un petit passage dans les altitudes. Et l'intrigue avance grâce à des gags ou des situations grotesques révélant les petites faiblesses humaines des grands de ce monde (jalousie, curiosité, fierté infantile, voire gourmandise) aux conséquences souvent désastreuses pour l'humanité. L'humour original de la BD est aussi bien présent dans le film notamment celui qui consiste à grossir les traits des clichés sur certains peuples (les français aiment la bonne bouffe et sont frustrés à l'étranger, les français sont de bons amants, ils sont tatillons sur les droits de l'homme et les avancées sociales. Comme dans la BD on transpose des comportements ou des problèmes actuels à ces époques là, ce qui provoque le rire ; ainsi Obélix et Astérix se retrouvent dans une sorte de marché avec des stands où l'on vend des sphinx miniatures à destination des touristes. On leur conseille en plein désert des petits restaurants sympas. Une esclave sur le chantier s'improvise représentant syndical réclamant les 35 heures et une diminution.... des coups de fouet. Les délires anachroniques émaillent le film : la marche arrière du char romain avec bruit de la boite de vitesse en est un . Et ainsi peu à peu et de façon quasi invisible l'esprit Uderzo-Goscinny fusionne avec l'esprit Chabat.
Là où la fusion est la plus évidente c'est dans le festival de jeux de mots avec les noms donnés aux divers personnages (on relèvera entre autres Otis, Itineris, Antivirus, Journalduix et bien d'autres encore) . Fusion ne veut pas dire que l'un efface l'autre mais les deux se mêlent et s'accordent pour s'affirmer sans trahir l'autre. Et l'esprit Chabat , fort de cette fusion naturelle qui le libère , triomphe dans de nombreuses scènes à vocation parodique où la culture ciné-TV-trash de l'ex Nuls resurgit pour des instants savoureux et comme hors du temps et de propos . Et c'est ce qui en fait d'ailleurs une comédie plutôt innovante où l'on joue avec les codes de la comédie et avec les références du spectateur dans un mélange farfelu à la sauce Burger Quiz, jeu télévisé du même Chabat qui passe sur Canal + tous les soirs. Outre les scènes parodiant le cinéma de genre -buisson glissant sur le sable comme dans les westerns avant la fusillade finale, la chorégraphie des eclaves du chantier déclenchée par un Jamel déchainé sur "I feel good" évoquant les comédies musicales holliwoodiennes détournées ici dans un univers de peplum, Bruce Lee et les films de kung-fu sont incarnés par Darmon et Jamel lors d'une bagarre inoubliable entre les deux architectes rivaux-, les références sont aussi bien moins culturellement correctes, télévisuelles ou variété italienne: l'"homme qui valait trois milliards" et sa force bionique ou encore la chanson "Ti Amo" d'Umberto Tozzi qui stoppe tout dès qu'Astérix aperçoit une des courtisanes au palais de Cléopatre. Tout est prétexte à rire, rien n'est pris au sérieux, rien n'est à prendre au sérieux -pas même le genre comédie. Et c'est tous ces délires quasi spontanés -ou qui apparaissent comme tels- qui nous font dire que ce n'est pas une production que les américains vont avoir envie de reprendre à leur compte -et finalement c'est un gage de qualité!-. Point d'orgue de l'innovation et du bouleversement des règles de la comédie, c'est l'intrusion du cartoon pur en plein coeur de l'action: alors que les 3 gaulois sont enfermés dans une pyramide dont ils ne parviennent pas à trouver l'issue, leurs yeux cartoonesques entament une conversation des plus expressives. Chabat innove en ce sens qu'il joue avec , non pas son scénario, mais avec ses propres spectateurs. Cela est encore plus frappant lorsque le personnage dénommé Itinéris se met à parler de façon hâchée comme un portable dont la batterie est sur le point de rendre l'âme.On croit d'abord à un problème de sonorisation dans la salle de projection !
Ce que démontre ce film si tant est qu'il cherche à démontrer quelquechose, c'est une seule et unique chose: ce n'est pas le budget qui fait la réussite d'un film ( par réussite, j'entends non pas le succès public et commercial mais sa qualité et son intérêt ) mais son esprit. Car ce qui nous reste de ce film, ce qui le fait tenir c'est toutes ces trouvailles et délires "goscinniens-uderziens et chabatesques" qui germent dans l'esprit créatif et l'imaginaire de ces auteurs et non dans la poche des producteurs. Alors, ce budget n'est qu'un plus, un argument publicitaire destiné à attirer le public adolescent dans les salles obscures? Non. Il fait partie intégrante de l'esprit du film. Je m'explique: tout d'abord, une partie de ce budget est nécessaire pour adapter la BD et ses personnages nombreux et irréels mais surtout Chabat a besoin de ce côté "grand spectacle" pour enfoncer le clou de son "message", à savoir que rien n'est à prendre au sérieux, pas même un budget colossal et nous dit d'une certaine façon ceci: regardez tout cet argent que j'ai pour vous faire rire, et bien, c'est ce qui ne coute rien qui vous fait rire dans ce film et ça aussi, c'est très drôle!! Deux scènes illustrent ce propos me semble-t-il: l'une est celle où Darmon, l'architecte rival de Jamel exhorte la foule des esclaves à se révolter : tout l'argent du film ici est montré avec les nombreux figurants réunis dans ce décor gigantesque mais le rire survient lorsque le discours enflammé tombe platement à l'eau car Darmon ne parvient plus à trouver les mots qui sont appropriés d ans ce décorum. L'autre scène est celle de la bataille où les légions de César sont déployées autour du palais presque fini : on y voit de nombreux figurants, un palais entièrement reconstitué, des canons et de gros boulets projetés sur le palais qui est en train d'être détruit. Chabat exhibe ici son gros budget mais ce qui nous fait rire, c'est Jamel sortant indemne d'un trou et gesticulant comme un enfant en hurlant "vous m'avez pas eu- euh" ou quelque chose de proche. L'argent est là en arrière plan mais la comédie est dans l'économie, elle est ailleurs. Alors que les légionnaires romains détruisent le palais, ce qui retient notre attention c'est le gag à 2 euros auquel s'adonnent Dieudonné et Darmon dans un duel de Non/ Si hilarant mais pas cher.
Certes, le budget s'explique aussi par la richesse de la distribution mais encore une fois Chabat ne se repose pas sur elle par facilité. Il réussit à faire évoluer des comédiens aux personnalités fortes et aux styles singuliers et bien marqués dans un contexte bien donné lié à des contraintes d'un cahier des charges précis (adaptation d'une BD, personnages incontournables) tout en les laissant s'exprimer eux-mêmes. Baer fait du Baer, Jamel fait du Jamel, Dieudonné fait du Dieudonné mais pourtant ils sont bien les personnages du film de Chabat. Il ne plaque pas artificiellement des numéros des meilleurs comiques du moment dans son film parce que la production lui a payé ces comiques mais il les intègre dans son film et leur permet de faire leur numéro. On sent bien sûr un esprit commun qui les unit tous au service d'un projet commun dans lequel ils entrent tout naturellement.
Alain Chabat a résolu avec brio les problèmes qui se présentaient et a su éviter les pièges qui se tendaient, à savoir comment faire une comédie à gros budget (en effet, c'est rare, en général ce sont des films d'action ou historiques mais rarement des comédies) sans délaisser en route la comédie au profit du tape à l'oeil et comment réussir à faire un film avec le génie comique de tous les participants sans offrir un alignement de gags et de numéros au sein d'un film prétexte. Et bien c'est fait et ça s"'appelle "Astérix et Obélix: mission Cléopatre". P.C.