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BJORK Vespertine 2001 Son nouvel album est un retour au foyer, une plongée en soi. Disque apaisé mais jamais paresseux, ce nouveau chef d'oeuvre rappelle que les grands espaces peuvent être intérieurs [...] un vertigineux échafaudage de glace, une symphonie cristalline, un jardin merveilleux [...] Vespertine est un fantasme merveilleux, un soulagement intime, la bande-son frémissante du paradis [...] son nouvel album symbolise ce qui fait la grandeur de sa musique: un concentré de rigueur intellectuelle et de pur instinct, de sonorités réconfortantes et de prises de risque [...] si Bjork sait court-circuiter nos méninges, elle sait aussi comment rallumer en nous tout le reste: les sens, le sang, la peau, les nerfs, les énergies profondes, les vibrations souterraines [...] Vespertine est d'une ambiguité bouleversante: c'est un blasphème qui aurait la beauté extatique d'une prière, un sacrilège qui réinventerait aussitôt la notion de sacré [...] sous la loupe de son microscope, l'infiniment petit devient un monde aussi vaste, aussi vertigineux, aussi ouvert sur l'inconnu que cet infiniment grand qu'elle parcourait autrefois à toute berzingue, dans tous les sens et dans toutes les positions. L'une des grandes prouesses de Vespertine, c'est d'avoir su faire entrer L'Iliade et L'Odyssée dans un recueil de haïkus. ( Les inrockuptibles ) |
" We go to the hidden place"
" Cause the evening / I've always longed for / It could still happen"
"I can decide /What I give / But it's not up to me / What I get given / Unthinkable surprises"
"You're trying too hard / Surrender /Give yourself in"
"Unfold / Unfold in a generous way / Surrender"
"You gardener /You discipliner / Domestically / I can obey all of your rules / And still be, be / I never thought I would compromise"
"Who would have known / A beauty so immense / Who would have known / A saintly trance"
"Pedalling though / The dark currents / I find /An accurate copy /A blueprint / Of the pleasure / in me"
"Aurora / Goddess sparkle / A mountain shade / Suggests your shape / I tumbled down / On my knees /Fill the mouth / With snow / The way it melts /I wish /To melt / Into you / Aurora"
Avec son nouvel et sublime album, Bjork défie toute classification en genres. On ne peut définir sa musique en un mot générique, ni même en accolant plusieurs noms de genres musicaux. Les trois albums précédents , à savoir Debut, Post et Homogenic avaient déjà tracé la voie de cette musique indéfinissable et magique, envoutante et riche mais ils étaient plus ouvertement et conventionnellement pop. Vespertine est à la fois moins pop et plus pop music en ce sens qu'il accueille tous les courants musicaux, tous les genres, tous les instruments. Bjork est une véritable prophétesse de la pop-music car elle intègre tout; plus que des genres, ce sont des sons, des ambiances, des atmosphères, des façons de chanter , des images musicales, des couleurs sonores qu'elle a assimilés et resservis après les avoir re-travaillés et transformés en fonction de sa sensibilité, son intimité, son parcours. Au total, elle nous livre un album beaucoup plus serein , où elle ne hurle pas (et ce n'est pas un reproche car on adore aussi l'entendre hurler), où les rythmes sont apaisés et apaisants sans pour autant être lents et minimalistes. Dans les compositions qui forment ce chef d'oeuvre, Bjork rejette la facilité et pourtant l'écoute de cet album est facile, profondémént plaisante malgré sa complexité. Vespertine est non seulement une ode à la nature mais aussi une ode à la beauté et à la vie. Cet album insuffle le bonheur, le bien-être, la grâce sans jamais être naïf. Il fait redécouvrir les joies simples (et pourtant profondes) que peuvent procurer des sons, des notes, des voix et nous aide à percevoir la grâce quasi divine et cachée dans la musique de l'intime et du quotidien.
Hidden place nous entraîne en terrain intime, mystérieux, inconnu, dans le secret insondable de l'être intérieur. Ce mystère est à la fois inquiètant et fascinant et est matérialisé par la petite musique d'introduction qui se poursuit tout au long du titre. On pénètre avec elle dans un endroit caché, d'où le sentiment d'excitation et d'appréhension mêlées qui s'attache à nous et ne nous lâche plus. Nous tenons la bande-son d'un film intitulé "Bjork au pays des merveilles intimes". Elle pénètre, et nous avec elle, dans ce pays, d'abord inquiète et sur le qui-vive mais peu à peu et imperceptiblement les merveilles surgissent au coin d'un accord, au détour d'une note. Par le biais d'une chanson traitant d'un amour naissant, Bjork explore son/le monde intérieur, qui , si l'on prend la peine de s'y rendre et une fois que l'on surpasse la peur d'y accéder, recèle un univers fascinant, riche et pleins de promesses, loin du quotidien et en même temps juste à côté de celui-ci, à sa portée. En effet, il n'y a pas besoin de moyens hors du commun pour s'y rendre. On explore tout un monde mais au lieu d'aller dans tous les sens, dans toutes les directions, ce voyage est immobile, on fait du sur place. Les choeurs célestes nous soulèvent, nous submergent, nous entourent chaleureusement, faisant basculer définitivement la chanson (et le disque) dans l'espoir et le bien-être, reléguant la petite musique de départ qui nous inquiètait tant en fond sonore, peu à peu recouverte jusqu'à son oubli conscient (bien qu'elle soit toujours là, refoulée dans l'inconscient de la chanson). Le son de basse apaisée nous accueille dans le morceau suivant, Cocoon , dans lequel on (se) baigne sans effort, en apesanteur. La basse, accompagnée de quelques sons et craquements électroniques , fait vibrer physiquement ce qui est à l'intérieur de notre corps. Sensualité et spiritualité sont entremêlées dans cette chanson où Bjork parle d'un homme qui lui ressemble, qui a les qualités qu'on lui attribue à elle volontiers et elle s'étonne que celui-ci s'intéresse à elle. Le refrain de It's not up to you constitue dans l'album ce qui ressemble le plus à un tube potentiel mais le refrain n'est qu'une partie de la chanson. D'autres auraient exploiter le filon à fond pour en faire le méga hit planétaire de l'automne 2001. Plusieurs instruments rentrent en scène peu à peu mais restent humbles et discrets. Ils refusent le grandiose mais c'est ainsi qu'ils l'atteignent. Le grandiose symphonique est atteint naturellement, sans forcer jusqu'à l'apothéose des choeurs (presque) finaux car c'est un faux final. Après un silence, la chanson revient avec des souffles. Undo met en avant la voix de Bjork, cette voix qui porte la mélodie sur une électro minimaliste faite de quelques petits bruits, de notes éparses et de claquements subtils. Cette chanson est un appel à retrouver la sérénité dans la vie, à refuser de se prendre la tête. Bjork donne des conseils et on a vraiment envie de l'écouter. Sa chanson est une première étape vers la quête de cet état de relativisation de nos soucis. Ce morceau est à écouter le soir après une journée éreintante où les soucis nous ont submergés. Les quelques notes de corde (comme de la harpe) qui débutent Pagan poetry apporte un propos plus métaphysique , une tonalité plus grave à l'album mais pas forcément plus triste. C'est comme si Bjork s'interrogeait sur le sens de la vie, sur la place de l'êrte humain dans ce monde mais on sent que l'issue de cette réflexion sera positive et optimiste. Le texte évoque la dualité constitutive de l'homme mais c'est cette dualité qui en fait toute la richesse. Les notes de harpe? à la fn semblent enfin avoir trouvé le calme, l'apaisement. Frosti est une petite merveille instrumentale au pouvoir évocateur immédiat et puissant. On y entend et voit et sent le froid, la neige, le blanc des paysages islandais. A partir de presque rien, Bjork crée quelquechose de très élaboré, à la fois gai et mélancolique. On dirait même qu'elle joue cette musique avec des blocs de glace qu'elle entrechoque. Ici, elle nous gratifie de 2 minutes de pure magie hivernale. On dit souvent qu'on voit l'âme des gens dans leur regard, mais chez Bjork, c'est par la voix qu'on parvient à la toucher, comme le démontre admirablement la voix et le phrasé de la petite islandaise sur Aurora. Les cordes vocales sont l'instrument majeur de ce morceau, mises en avant et reléguant les autres cordes dans un rôle d'accompagnement à l'arrière comme les notes de guitares qui accompagnent les fados portugais. La voix de Bjork est relayée par des choeurs dans cet hymne à la nature, cette prière à la nature. Mais chez Bjork, Dieu est une femme et elle la voit dans les manifestations des forces de la nature. La relation qu'elle entretient avec les forces divines est quasiment sensuelle. elle chante la communion de l'homme avec la nature. An echo a stain débute avec toutes sortes de sons. Sur les précédents albums, ceux ci auraient été mis en avant et amplifiés jusqu'à l'explosion. Mais ici, ils sont et restent très discrets, contenus, et ils s'effacent même peu à peu. Le chant de Bjork est presque un soupir, un simple souffle à la Jane Birkin et évoque la montée progressive du désir et du plaisir avant la chute...libre qui est un genre de frisson post-coital jusqu'au "complete" -mot qui conclut la chanson-. Sun in my mouth est plus qu'un poème mis en musique. C'est vraiment la musique du poème (poème au texte très sensuel , voire sexuel de E.E.Cunnings) qui, par les arrangements et le chant est incarnée et sublimée. Heirloom imprime un rythme un peu plus rapide que les autres chansons mais le synthé qui entre en jeu est par contre lent et planant. Puis vient le tour de la ligne mélodique et de la voix qui se glissent entre les deux. La façon de prononcer le mot "better" illustre à merveille l'effet des "glowing lights" qu'elle avale dans son "recurrent dream". Le texte est très beau et plein de métaphores liées à son rêve récurrent lui révélant la douceur, le confort la force et l'amour qu'elle a eu en héritage. Harm of will est un morceau ouvertement symphonique qui évoque parfois des chants religieux (avec des bonnes soeurs dans les choeurs!) et l'apparition de la Vierge Marie. Unison pose une question essentielle: comment être deux et ne pas perdre son être ? Comment faire des compromis et ne pas y perdre son äme? Et bien, Bjork y parvient. Le mot compromis souvent galvaudé retrouve tout son sens dans le texte et la musique de Bjork. Le texte du refrain pris hors contexte semble être formaté pour des chansons d'amour guimauve barbelivienne mais pris dans l'ensemble du texte il en tire une force de caractère et de sens. Davantage que compromis, c'est le terme de fusion et même unisson qui convient car dans compromis, il y a l'idée qu'on laisse de côté des choses qui nous tenaient à coeur tandis que Bjork, elle, veut tout garder et garde tout. Le texte est une tentative d'articuler tout le travail artistique de Bjork, à savoir une fusion (ou un compromis) entre tous les genres de musique en restant fidèle à ses propres convictions. Mais la conviction de Bjork, c'est que tout peut s'unir ( Let's unite tonight / we shouldn't fight ). La fusion, l'union réussit dans ce morceau où il y a de tout.
"chaque jour est une vie" proclame la dernière chanson de Louis Chédid. Et bien, on pourrait dire à propos des chansons de Bjork que chaque chanson est un album et même que cet album est une discothèque à lui tout seul, voire un univers qu'on peut explorer en long en large sans jamais parvenir à en faire le tour ni le "comprendre" totalement au sens étymologique du terme. Bjork ne cherche pas à rendre l'électronique plus humaine, à donner visage humain aux sons virtuels et artificiels. Non, elle recherche l'harmonie et la trouve, l'harmonie entre les sons synthétiques et les instruments vivants, l'harmonie entre technique et inspiration, l'harmonie entre expérimentation et musique populaire. Elle ne plaque pas des bruits ou bidouillages électroniques sur des notes et sur sa voix pas plus qu'elle ne saupoudre des mélodies portées par une voix envoutante (à la fois puissante et souffle) de séquences programmées pour faire goût du jour. La sauce prend car son travail n'est pas artificiel. Bjork expérimente mais le résultat de ses expérimentations est tellement abouti qu'on ne peut même plus parler , sitôt fait et écouté, d'expérimentation. Le travail est au service de l'expression de ce qui est en soi chez Bjork (et d'ailleurs le travail et la recherche d'une perfection sont incontestatblement en elle!) . Voilà pourquoi cet album est brillant et indescriptible car il est terriblement a uthentique. Ca vient d'elle. C'est sa musique intérieure qui ruisselle dans nos oreilles. Le clip de Hidden place est à ce titre très parlant. P.C.