DOGVILLE (2003)

de Lars Von Trier

avec Nicole Kidman, Paul Bettany, Lauren Bacall, Ben Gazzara, James Caan, Chloe Sevigny

LA CRITIQUE D'ALEXIA VANHEE

 

Comme vous pouvez le constater, ce n’est pas l’approche des vacances qui réconciliera les membres du Poincoin*… Rien d’étonnant avec une personnalité telle que Lars von Trier, probablement l’un des réalisateurs les plus intéressants de ces derniers temps.  Ce qui n’empêche pas que son dernier film soit extrêmement discutable.

Sur un plan purement cinématographique, Dogville est époustouflant. La virtuosité de von Trier est éclatante ; loin de "salir" l’image comme on l’a parfois reproché à sa technique de caméra à l’épaule, il saisit, avec une incroyable fluidité, chaque geste, chaque regard ; un mouvement est interrompu avant d’être repris par un autre personnage ; la caméra explore tout sans pour autant que son omniprésence se fasse pesante. Du grand art. Rien à redire non plus quant à la direction d’acteurs, tous d’une justesse irréprochable, Nicole Kidman en tête, bien sûr. Enfin, le concept même du film, tourner sans décors, sans murs ni environnement, avec des silhouettes de maisons tracées à la craie sur le sol, se révèle étrange mais totalement passionnant, et la surprise des premières minutes se dissipe très vite. Loin de limiter le film à une expérimentation vaine, ce parti pris l’enrichit considérablement, tout en permettant un gros travail du son. Magistralement, il montre la réalité des gens de Dogville : des fauves que l’on observe à travers un grillage imaginaire. Et puis il y a la musique de Vivaldi, superbe.

Alors quoi ? Qu’est-ce qui fait que Dogville ne convainc pas ? C’est que l’on ne voit pas très bien où Lars von Trier veut en venir. La première partie du film montre impeccablement la pourriture interne de la ville, les instincts malsains portés par la population à première vue inoffensive. Puis cela devient outré, et même grotesque, loin de la subtilité qui jusque là mettait à nu les pulsions enfouies. Jusqu’au revirement final de Grace, assez incompréhensible, qui ne passe plus. A quoi joue von Trier ? Il s’enlise dans des scènes explicatives et démonstratives, puis montre de manière presque indécente le carnage des dernières minutes. Certes, déjà dans Dancer in the dark, le cinéaste était allé le plus loin possible, représentant en gros plan l’exécution de Selma/Björk.. Mais cela lui permettait d’accompagner son héroïne jusqu’au bout, de témoigner pour elle une sympathie dans son premier sens étymologique : "partager la souffrance". Ici, c’est brutal, gratuit. Manifestement, Lars von Trier a voulu jouer la carte de la provocation. Du coup, sa démonstration de la noirceur humaine s’en trouve diminuée, confuse, ambiguë. Le générique de fin, qui présente une surprenante rupture de ton, recentre le propos, suscite une gêne plutôt bien venue, mais passe difficilement en raison des scènes qui le précèdent. Certes, on ne peut plus accuser le réalisateur de pornographie sentimentale. Mais, à cette démonstration cynique et contestable, on peut préférer la naïveté, l’exaltation et l’émotion brute de Breaking the waves et Dancer in the dark. AV

 * POINCOIN :c'est un panneau d'affichage situé dans l'entrée du CDI du lycée Poincaré de Nancy (où Alexia est élève)

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