Dolls (2003)
de Takeshi Kitano
avec Hidetoshi Nishijima, Miho Kanno, Chieko Matsubara, tatsuya Mikashi

MA CHRONIQUE
Certes, les images sont sublimes et nous incitent à la rêverie. Bien sûr, il ne s'agit pas d'un film réaliste et il faut accepter les trois histoires présentées ici sans questionner leur plausibilité. Mais ce qui est plus gênant, c'est de ne pas être ému ou touché par un film qui traite de la passion amoureuse, qui raconte trois histoires d'amour tragiques. De plus, on a l'impression que le réalisateur surligne à chaque plan ses intentions et qu' il utilise , non pas des grosses ficelles, mais une grosse corde -comme celle qui relie les deux amants de la première histoire. Tout semble fait pour mettre en scène des symbôles, et ça se voit. La magie n'opère pas car elle est trop préméditée et consciente d'elle même. L'idée pourtant intéressante d'encadrer ces trois histoires par une représentation d'un spectacle de marionnettes finit elle aussi par perdre de sa puissance tant ses significations sont soulignées et soulignées encore mais de façon vaguement symbolique. Le réalisateur sait trop l'effet qu'il cherche aux dépens d'une quête d'authenticité et de vérité. Ce film échoue donc aussi, à mon avis à unifier ces trois histoires et ressemble davantage à un long clip ou à un gros gâteau plein de crème Chantilly mais où manque le beurre.
Kitano est meilleur lorqu'il accepte de s'embarquer dans une histoire sans trop savoir où il veut aller comme le personnage qu'il joue dans L'été de Kikujiro. Alors, son cinéma génère une magie de lui-même, sans artifices lourds et indigestes , comme la deuxième histoire de Dolls -celle de ce vieux yakusa qui retourne sur le banc où il y a des années, sa fiancée venait lui apporter son repas- le laisse entrevoir par des plans simples, le visage d'un acteur, une scène d'où le son ambiant disparait au profit d'un silence assourdissant. C'est quand il laisse parler l'instinct qu'il est le meilleur. PC.
L'AVIS D'ALEXIA VANHEE
[...] le film de Kitano m'a profondément impressionnée - et je peux [...] dire que ça ne m'arrive pas si souvent. Certes, on peut lui reprocher d'être un poil trop esthétisant, et d'user des symboles avec un peu trop d'insistance... Mais Kitano nous offre une peinture de la folie passionnelle comme rarement on l'a vue - un domaine où il devient difficile de dire qqch de neuf, surtout après Truffaut. Je crois qu'avec sa recherche esthétique, ses symboles, sa mise à distance, son refus absolu de la sentimentalité, il apporte sa pierre personnelle à l'édifice. Il me semble que si j'aime ce film, c'est avant tout pour son absence totale de complaisance. AV
LA CRITIQUE D'ALEXIA VANHEE
Trois histoires d'amour éternel », nous promettait la bande-annonce. Pour un peu, il s'agirait d'un mensonge. Certes, Takeshi Kitano brosse trois variations autour de la passion amoureuse. Mais l'amour, il le gomme presque, pour ne garder que laspect le plus terrifiant: la part de folie que comporte nécessairement toute passion démesurée. C'est ainsi que les personnages , bien que réunis dans un même cadre, se touchent à peine, ne communiquent quasiment pas : l'amour, qui devrait être un terrain d'échange, se réduit ici à des impasses propres à chaque amant. A plusieurs reprises, son et image sont dissociés, planant tour à tour dans le vide, comme pour montrer que les personnages ne font que se réciter à eux-mêmes des monologues incohérents. "Dolls" : oui, ce sont bien des poupées, des jouets, tous murés dans leurs obsessions, leurs désirs irraisonnés et souvent coupés de toute réalité - ce n'est pas un hasard si les mendiants enchaînés sont représentés, arpentant une route unique, toujours la même semble-t-il, sans jamais rencontrer une seule intersection, une seule occasion de se libérer de leur enfermement. Au fur et à mesure que le film avance, le monde réel, le Japon moderne, celui des téléphones portables et des voitures, s'efface peu à peu, pour laisser place à un dénuement toujours plus épuré, qui confine à l'abstraction. De manière paradoxale, c'est peut-être quand la narration devient réduite au strict minimum, et que Kitano se borne à filmer le parcours monotone des trois couples d'amants maudits - les mendiants enchaînés pouvant être considérés comme l'allégorie des deux autres - que le spectateur finit par se laisser prendre complètement par ces errances malades. Les paysages sauvages du Japon, que Kitano a voulu « cruels », et les costumes sublimes de Yamamoto ne comblent en rien un vide dans le film; dévoilés petit à petit, ils prennent doucement le relais des dialogues et du récit. Et permettent à Kitanode développer un sens de l'ellipse fulgurant. Pour autant, jamais le réalisateur n'exalte la passion fanatique de ses personnages; il le signifie clairement, à travers cette incroyable corde rouge qui relie les deux amants (et que personne ne pourra plus jamais oublier) : cette forme d'amour n'a rien de romantique, bien au contraire. Elle est aliénation, refus de toute identité - c'est d'ailleurs pourquoi on ne trouve pas une once de psychologie dans le film - au profit d'un(e) autre qui n'est qu'illusion. La présence des marionnettes est une mise à distance de plus, ouvertures et conclusions désaccordées d'un film à la poésie douloureuse. Rarement on est allé aussi loin dans la peinture sourde de la folie pure.AV