Les égarés (2003)

de André Téchiné

avec Emmanuelle Béart, Gaspard Ulliel, Grégoire Leprince-Ringuet, Clémence Meyer, Samuel Labarthe

SYNOPSIS SUR LE SITE D'ALLOCINE

En juin 1940, alors que les Allemands sont aux portes de Paris, Odile, une institutrice, cède à la panique générale et fuit avec ses deux enfants, Philippe et Cathy, sur les routes de l'exode. A la suite d'une attaque de Stukas, la petite famille, qui a tout perdu, rencontre Yvan, un étrange adolescent au crâne rasé, attifé comme un clown. Tous les quatre vont se retrouver dans une maison abandonnée sans électricité où, provisoirement coupés du monde, obligés de se débrouiller pour survivre et livrés à eux-mêmes, ils vont vivre une drôle de guerre...

LA CRTIQUE D'ALEXIA VANHEE

Des images d’archives de la guerre, muettes, en noir et blanc. Et puis, en alternance, le générique du nouveau film d’André Téchiné, accompagné d’une musique de Philippe Sarde, entraînante. Voilà qui résume sans doute le mieux l’histoire qui va nous être contée dans Les Egarés. Celle d’une parenthèse ouverte au milieu du chaos, des destructions, de la peur.

Après une peinture aussi brève que saisissante de l’exode de 1940, le film prend des allures de conte : des enfants (combien, d’ailleurs ?), une fuite dans la forêt, un château, peut-être même un prince… Mais Téchiné s’arrête là. Ce qui va suivre rejoint les préoccupations qui hantent le cinéaste depuis toujours : le contrôle de soi, la famille en crise, le désir enfoui… Malgré sa fuite dans la nature, hors du temps, Les Egarés n’est pas un film apaisé. Les affrontements continuent, psychologiques cette fois. Le danger est encore présent, mais sous la forme d’un jeune homme mystérieux, dont on ne sait presque rien : Yvan. Et Odile, la mère de famille, loin de reprendre pied, perd de plus en plus ses repères… Car que penser de cette drôle de famille recomposée, où Yvan est tour à tour père de substitution et troisième enfant ? Où Odile, à la toute fin, imite inconsciemment la position de sa petite fille de cinq ans ? Les rôles sont mal définis, les attirances deviennent troubles, et c’est là tout le propos du film que de suivre les glissements de statut des différents personnages. A commencer par Odile, tiraillée entre la maternité et la féminité, entre son devoir de mère et ses besoins de femme.

Alors cela devient une évidence : ce n’est pas la guerre à proprement parler qui intéresse le cinéaste. Il l’utilise comme contexte, voire comme prétexte, pour peindre ces « égarés », moins perdus dans l’espace que dans leurs vacillements et leurs incertitudes. Ce n’est pas de survie qu’il s’agit, mais bien de vie. Le temps est suspendu, les horloges ne marchent plus, restent des instants, des bribes, entre deux fondus au noir, et avant le retour à la  « civilisation ». Retour qui n’est pas traité comme une délivrance, un bonheur retrouvé, mais comme une page qui se referme. Téchiné aurait pu ajouter à son film une dimension critique plus explicite, sur une société qui fabrique ses propres délinquants ; il n’en fait rien. Il s’est contenté de suivre, pour un temps, ses personnages, avec respect et retenue.  Et l’on pense aux non-dits incestueux de Ma saison préférée, peut-être le plus beau film du cinéaste. Au jeune homme écrasé par un passé qu’il tente de fuir et qui forcément le rattrape dans Alice et Martin. Au dernier plan de la Catherine Deneuve sereine du Lieu du crime, dont la culpabilité est éclipsée par un (r)éveil à la vie. A la nature épanouie et énigmatique des Roseaux sauvages. Et l’on se dit que, partant d’un roman de Gilles Perrault, Téchiné est resté fidèle à ses obsessions. Film après film, il les décline inlassablement, en les réinventant à chaque fois, en nous livrant des êtres sans repères, attachants, que l’on accompagne sans jamais quitter tout à fait. Les Egarés n’a l’air de rien. C’est pourtant un film d’une grande pudeur, maîtrisé dans le moindre sentiment enfoui qu’il traque. Comme dit le poème de Wystan Hugh Auden: « Arrêtez les pendules, coupez le téléphone, empêchez le chien d’aboyer pour l’os que je lui donne… » Alors l’illustration magnifique de la complexité de l’être humain et de la vie peut commencer. AV

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