Etre et avoir

film documentaire de Nicolas Philibert

 

MA CHRONIQUE :

Documentaire ! Ne fuyez pas, amis cinéphiles! Il ne s'agit pas d'un documentaire tel qu'on peut en voir à la télévision avec voix off qui commente ce que la caméra montre ou encore démonstration et illustration d'une thèse quelconque sur un fait de société, en l'occurence ici, une classe unique dans une école rurale d'Auvergne. Non, il s'agit bien d'un véritable film de cinéma, un pur joyau du septième art, qui n'est certes pas une fiction mais bien un documentaire singulier, un documentaire non pas sur l'école mais à l'école et sur l'enfance. Et au lieu d'être informatif et le fruit d'une réflexion, ce film privilégie l'émotion et fait revivre au spectateur l'expérience de l'enfance.

 

Ce documentaire a les qualités des fictions sans avoir les défauts des documentaires. D'abord, il y a des rôles principaux et des rôles secondaires. Il y a environ une bonne douzaine d'enfants dans la classe de ce maître mais environ cinq sont plus particulièrement mis en avant. Les seconds rôles ont leur instant de gloire dans des séquences où ils ont l'occasion de s'exprimer eux aussi. Puis, il y a le montage qui est ici très important. Certes, il ne se passe pas grand chose d'extraordinaire au sens propre du terme tout au long du film, si ce n'est le quotidien scolaire de ces enfants et de leur instituteur mais le choix des séquences et leur agencement les unes par rapport aux autres créent des attentes et des tensions dignes des intrigues les mieux menées et des scenarii les plus astucieux. Les évènements quotidiens et en apparence banals et insignifiants sont ainsi dotés d'un enjeu important, ou ferait-on mieux de dire qu' on leur rend l'importance qu'ils ont réellement et qu'on a tendance à minimiser et oublier. De plus, ce film est esthétiquement et cinématographiquement parlant très beau et très pensé et travaillé. Certaines scènes sont évocatrices du cinéma burlesque (notamment quand l'instit , à l'aide de deux parapluies conduit tant bien que mal deux enfants vers le bus scolaire) alors que d'autres n'ont rien à envier à l'efficacité des mélodrames les plus réussis et les plus tire-larmes. Et très habilement, Philibert sait faire respirer son film en faisant suivre une scène à la tension dramatique très forte par une scène plus légère et drôle. Par ailleurs la photographie est remarquable et ce film documentaire revêt davantage un caractère poétique que didactique.

 

 

On est loin ici du documentaire à thème, du documentaire choc, celui qui va poser des questions et faire des constats sur la société dans laquelle on vit . Il ne s'agit pas d'un réquisitoire ni d'une apologie d'une pratique pédagogique. A aucun moment, le réalisateur ne s'intéresse aux techniques pédagogiques employées ni aux moyens dont l'école dispose. Il ne s'agit pas ici de juger le système, ni même de l'observer. Non, l'objectif est d'observer des enfants, ayant chacun leur histoire, confrontés à d'autres enfants et à l'adulte et au défi de grandir. Et pour cela, quoi de mieux qu'une école mais pas n'importe laquelle: une école qui ne souffre pas trop des problèmes de société extérieurs (chômage, insécurité, délinquance, vie urbaine, problèmes familiaux graves), une école avec des enfants vraiment enfants, à savoir des adultes en devenir. Et dans cette école, les conditions sont réunies pour pouvoir observer des enfants représentatifs de l'état d'enfance, dans le cadre de l'école -à savoir loin du cocon familial et seul avec d'autres d'âges divers. Et ainsi, dans cette école, il peut faire son film sur l'enfance et il nous donne à voir tous les enjeux humains de cette période de la vie. Il nous montre ce que l'instit (un homme formidable et un instit non moins remarquable) ne voit pas, n'a pas le temps de voir, ne peut pas voir mais qu'il aimerait sans doute voir. Il nous montre l'effet produit par une phrase apparemment anodine, par un geste, par un mouvement dans la salle de classe, par un rire, par une remarque. Ainsi, les voix sont souvent hors-champ tandis que la caméra s'attarde sur l'enfant , sur son visage, le scrutant de très près, traquant la moindre réaction. Contrairement aux autres documentaires se passant dans les écoles, ce n'est pas l'enseignant qu'on regarde ici, mais ce sont les micro-évènements et les réactions- des regards, des gestes, des mimiques, des paroles qui vont sortir- des enfants, micro-évènements et réactions qui seraient passer inaperçus mais qui sont pourtant , comme on le voit, fondamentaux. Ce documentaire ne cherche pas à illustrer le fruit d'une réflexion. Il est en amont de celle-ci. Et il donne de quoi nourrir cette réflexion, en quantité et en qualité car c'est à partir des enjeux humains que l'on doit réflêchir. Dans cette observation d'une année d'école "apparemment sans histoire" , on se rend compte que pour les enfants, l'année d'école est au contraire pleine d'"histoires" qu'on ne voit plus en tant qu'adulte mais que l'objectif de la caméra de Philibert nous restitue sans pour autant nous les expliciter car le mystère demeure.

 

 

 

Le film nous rend l'espace d'une heure et demi ce que nous avons perdu, à savoir notre regard d'enfant. On revit l'expérience d'être un enfant dans et par ce film. On pleure, on a du mal à faire sortir nos sanglots ou à les retenir, on rit comme des enfants aux bêtises de Jojo, on a aussi envie de dire à l'instit d'arrêter de nous faire compter en déviant la conversation, on est scandalisé par une injustice -involontaire-, on est triste de quitter notre instit à la fin de l'année, on est anxieux lors de la visite du collège où l'on se rendra l'an prochain.

Le film privilégie les séquences non pas d'apprentissage et de pédagogie mais celles qui marquent les enfants (la sortie luge, la très angoissante visite du collège, les moments de discussion privilégiés avec le maître lorsque celui ci se laisse aller à évoquer sa retraite prochaine, le rythme des saisons)

Et lorsque le film prend délibérément la forme du documentaire -avec la voix off du réalisateur qui interviewe le maître-, c'est pour lui demander de parler de son enfance et le regarder se dandiner assis comme un enfant timide manipulant nerveusement de l'herbe et retrouvant son âme d'enfant lorsqu'il évoque ses parents.

Les paysages filmés sont eux aussi loins d'être neutres. On les regarde avec des yeux d'enfants: il filme le côté inquiètant des sapins qui bougent l'hiver soufflés par le vent tels des fantômes que l'on devait imaginer -à la fois craintifs et fascinés-dans nos tendres années. Ou encore, la caméra filme les vaches qui s'approchent comme si elles entamaient une conversation avec l'enfant qui les interpelle.

 

 

Voilà un film revigorant! De plus, il s'avère bien plus utile que tous les documentaires à la réflexion pré-mâchée que la télé nous abreuve. Il se contente d'observer l'humain -se contenter ne signifie pas que c'est facile, bien au contraire! qui est finalement l'enjeu fondamental et ce qui devrait motiver toutes les réflexions et idées. Un chef d'oeuvre. P.C

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