DANCER IN THE DARK (2000) : film de Lars Von Trier avec Bjork et Catherine Deneuve.

Lars Von Trier est un malin: son film est susceptible de plaire au plus grand nombre: les fans de Bjork (qui a écrit la BO du film et, cette BO est capitale car il s'agit d'une "comédie" musicale) et les ménagères de moins et de plus de 50 ans (en effet, ce film est un mélo tire-larmes très efficace et bouleversant). Pourtant, la palme d'or du dernier festival de Cannes parvient à mêler ces deux genres très codés, très antinomiques de façon habile et convaincante tout en jouant à fond le jeu des conventions liées à ces deux genres.

On pourrait y voir une parodie et une satire de ces deux genres cinématographiques: les personnages qui se mettent à chanter soudainement dans les lieux de leur vie quotidienne avec des dialogues chantés (dans l'usine, en prison , dans le tribunal), les chorégraphies avec de nombreux figurants, les couleurs criantes des scènes musicales, le déploiement technique (plus de 100 caméras pour la scène du train) et le côté euphorisant pour le spectateur de ces scènes. Pour le mélo, le sort semble s'acharner sur cette petite émigrée tchèque qui travaille dur en usine et économise les moindres 10 cents pour payer une opération à son fils qui souffre de la même maladie qu'elle, maladie qui la rend aveugle. Elle est l'incarnation du bien (elle est humble, modeste, dévouée, courageuse) et le sort et les méchants s'acharnent sur cet être sans défense. L'intrigue mise en place accumule tous les ressorts dramatiques l'amenant à sa fin malheureuse bien sûr, parfois en dépit du bon sens et dans l'exagération la plus totale. C'est du sadisme pur et dur , auquel on ne résiste pas, à moins d'avoir un coeur de pierre, car même le méchant est écoeuré de ce qu'il fait..

Mais l'antinomie des deux genres ici juxtaposés empêche d'y voir une simple parodie : en effet, le mélo finit forcément mal tandis que dans les comédies musicales, dont Selma, l'héroïne, est une amatrice, jamais rien d'affreux ne se passe jamais (Selma le dit elle-même: "in the musicals nothing dreadful ever happens"). Or, ici, la maladie, le matérialisme, le crime, l'exploitation capitaliste, la peine de mort sont les points d'appui de l'intrigue. De plus, la comédie musicale est intégrée dans l'histoire, non pas comme genre, mais comme un des traits de la personnalité de l'héroïne: en effet, pour pouvoir avancer dans la vie et franchir les difficiles étapes, la musique est une aide pour Selma: quand la fatigue devient trop oppressante,quand l'ennui se fait étouffant, Selma entend la musique des machines, imagine ses collègues et elle-même comme des personnages de comédie musicale; lorsqu'elle a tué, elle imagine sa victime dansant avec elle lui pardonnant son geste; lorsqu'elle doit se lever et accomplir les 107 pas qui la mènent à la potence, le chant et la musique l'aide (alors que les trois premiers pas , dans une scène intenable, furent difficilement accomplis). La mise en scène, refusant le grandiloquent et les effets gratuits propres à ces deux genres, est dans la veine "cheap" du cinéaste (caméra portée, abus de zooms et de mouvements, couleurs sales et collant au réel, sauf dans les scènes musicales) et contribue à ne plus ranger ce film dans les étagères "comédie musicale" ou "mélo".Le mélo, lui , est plus difficilement contre-balancé mais son interruption brutale et salutaire (pour nos petits coeurs sensibles) par les scènes magiques de comédie musicale l'amène à focaliser notre attention sur le personnage et sa trajectoire, sur la condition humaine et la singularité du personnage, sur sa détermination et son destin, sur ses choix.

Comme dans "Breaking the waves", l'héroïne est une figure de sainte, qui évolue dans un environnement hostile et qui , par sa propre force motivée par l'amour et la foi , ira jusqu'à son propre sacrifice. Mais ce propos, qui semble être dans les intentions de Lars Von Trier, est rééquilibré par la composition magnifique et profondément humaine de Bjork qui a bien mérité son prix d'interprêtation féminine. Oui, elle porte tout le film sur ses frêles et pourtant solides épaules. Et elle emmène le film dans une direction moins religieuse et plus humaine et elle recentre tout sur la musique, magnifique et sans concessions au genre ni au marché. Le mélo est contrebalancé par Bjork, ses chansons, sa voix et sa façon de les interprêter, sa foi en la musique (et non en Dieu), au pouvoir de la musique dans notre vie. La grande idée de Lars Von trier a été de donner le rôle à Bjork, de lui confier la composition de la BO, car elle lui a donné l'inspiration .Les passages remplis de grâce viennent d'elle: l'idée que le bruit des machines est une musique , elle l'a évoqué dans de nombreuses interviews pour ces albums. La musique , elle y croit tellement fort que c'est encore au moment où elle va être pendue qu'elle y puise la force d'attendre la fin qui ne vient pas (à cause d'un coup de téléphone qui se fait attendre).

Ce film est bouleversant, mais ce qui bouleverse n'est pas forcément ce qui bouleverse dans les mélos ou les comédies musicales habituellement. Ce film est davantage intéressant par sa forme, et le sens des formes que par son contenu. Par ailleurs, on parle beaucoup de metteurs en scènes qui utilisent les acteurs pour composer leur film et qui ne leur réclament pas une performance: Lars Von Trier allie ces deux traditions: les acteurs sont au service de son oeuvre (et non le contraire) mais aussi le film est un film d'acteurs qui leur offre la possibilité de briller tout autant que de servir le film. A noter Catherine Deneuve, très convaincante et bouleversante en ouvrière , et amie fidèle de Selma. P.C.

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