HOLLYWOOD ENDING
de Woody Allen avec Woody Allen, George Hamilton, Tea Leoni, Debra Messing, Tiffani-Amber Thiessen, Mark Rydell

MA CHRONIQUE:
Woody Allen nous livre son film annuel pour faire l'ouverture du Festival de Cannes 2002 et comme l'illustre de façon claire l'affiche du film, il s'agit d'une comédie avant tout, qui tourne autour du personnage - quasiment un personnage de bande dessinée-récurrent dans l'oeuvre du new-yorkais: l'artiste maladroit et tourmenté, le citadin stressé et paranoïaque, l'intellectuel inadapté et angoissé. Et c'est une comédie très réussie car on y rit beaucoup , une comédie ouvertement dans la tradition hollywoodienne avec une fin heureuse comme le veut le genre et comme l'indique le titre. Pour autant cela reste une comédie "allenienne" dans la veine de toute son oeuvre où l'on retrouve tout ce qui fait le succès de ses films , toutes ces petites choses qui font qu'un film de Woody Allen ressemble à tous les autres et pourtant ça fonctionne toujours autant sans jamais lasser, dans un plaisir toujours renouvelé. Cela est dû au fait que Woody Allen investit beaucoup de lui-même dans ces films en général et dans cette comédie en particulier, ce qui en fait une "comédie d'auteur" littéralement.
Woody Allen s'est doté d'une histoire et d'un scénario en béton pour réussir une comédie hollywoodienne à succès, un blockbuster du box-office. Un cinéaste interprêté par Woody allen, ex-oscarisé, has-been capricieux, au caractère difficile et puéril, réduit à faire des tournages de spots publicitaires pour les déodorants dans les blizzards canadiens et d'où il se fait virer à cause de son attitude infantile et insupportable se voit proposer la possibilité de rebondir et de revenir sous les feux de la rampe grâce au fiancé de son ex-femme, patron d'un grand studio hollywoodien , qui lui propose, après l'avis éclairé de l'ex-femme, de réaliser un long métrage au potentiel commercialement important. Mais la veille du tournage, Val Waxman est soudainement frappé de cécité. Sous la pression de son agent, il va malgré tout vouloir honorer son contrat et tenter de réaliser le film en s'adjugeant la complicité du traducteur chinois du cameraman engagé, puis, lorsque celui-ci se fera viré par les producteurs, celle de son ex-femme. Va-t-il réussir à finir le film sans que le pot aux roses ne soit découvert? Va-t-il réussir un bon film? Le chemin est plein d'embûches propices à la réussite d'une excellente comédie.
De plus, Woody Allen va décliner toute la gamme des effets du théâtre comique : il use ainsi avec brio du coup de théâtre qui lui permet, après avoir épuisé tout le potentiel comique d'une situation, de relancer l'intrigue et de créer ainsi les conditions d'une autre situation . C'est le rôle tenu entre autre par la survenue soudaine de son handicap. Mais ce film contient plein d'autres coups de théâtre. Il emploie également à merveille le ressort du comique de situation : le fait que Waxman soit aveugle et que personne ne soit sensé le savoir crée des scènes mémorables: ainsi la journaliste prend pour du génie le fait que le réalisateur ne regarde jamais ses interlocuteurs en face tant il est perdu dans ses pensées créatrices. Quant à la scène où l'actrice principale du film qu'il tourne le fait venir dans sa loge pour le séduire en mettant en évidence ses plus beaux atours auxquels il reste bien évidemment insensible , c'est une scène d'anthologie où Woody Allen manie les quiproquos avec subtilité et délice. L'écriture du texte des dialogues est également très soignée et efficace , digne de l'efficacité comique d'un Molière. Ainsi la première conversation entre Waxman et son ex-femme qui a lieu dans un café pour parler du film dont il vient d'obtenir la réalisation est un véritable morceau de bravoure d'écriture et d'interprêtation théatrales. Cette rencontre à but professionnel tourne vite au règlement de compte personnel et les deux thèmes sont abordés par les deux protagonistes de façon alternée, le thème personnel faisant irruption soudainement et brusquement dans la conversation à plusieurs reprises provoquant un changement de ton chez Waxman et l'hilarité dans la salle. Pour couronner le tout, le film est ponctué de gags visuels : chutes en tout genres, chocs contre les murs, Waxman se tournant vers la partie du canapé vide pour parler avec son interlocuteur alors que celui-ci se trouve de l'autre côté.
Bien sûr , pour qu'une comédie soit réussie, la seule mécanique des gags ne suffit pas, il faut un enjeu , il faut rire mais de quelqu'un. Et ici, Allen va égratigner le milieu des studios de cinéma californien, leur superficialité, leur appât du gain. Il se moque avec jubilation des jeunes actrices idiotes et des cadres des sociétés de production. Il nous plonge dans un milieu dont il moque les travers, dont il nous fait voir l'envers du décor. Il démonte les mythes. Mais là n'est pas le plus important.Là n'est pas l'enjeu du film. Car s'il s'agit effectivement d'une comédie, on ne peut pas dire qu'il s'agit d'une comédie sur le milieu du cinéma. Woody Allen ne fait pas des comédies de commande hollywoodienne sur tel ou tel milieu. Woody Allen n'est pas interchangeable avec n'importe quel réalisateur plus ou moins techniquement doué pour la comédie et auquel on propose un scénario formaté pour tel ou tel genre. Non, il s'agit avant tout d'une comédie de Woody Allen, dans laquelle on reconnait sa signature, sa patte, sa griffe.
Woody Allen incarne le personnage principal et comme dans beaucoup de ses films, on a l'impression d'assister à un one-man show de Woody Allen mais dans le cadre d'une intrigue, d'un film.Et le point fort du Woody Allen comique, ce sont les répliques et Hollywood ending n'en manque pas.
Comme dans beaucoup d'autres films, on y retrouve le même genre de personnage, à savoir l'intellectuel hypocondriaque , plongé dans le même genre de situations, à savoir des difficultés sentimentales qui rejaillissent sur sa vie professionnelle. Comme dans beaucoup de ses films, on retrouve New-York, ville dont il vante les beautés et la richesse intellectuelle, la ville de tous les possibles, on retrouve surtout ce que cette ville représente. Certes, dans Hollywood ending on est parfois en Californie mais avec des New-yorkais ou d'anciens new-yorkais, et on parle beaucoup de New-York si bien qu'on y est toujours un peu.
Mais finalement, même lorsque ce sont d'autres personnages qui sont présents dans les films, leurs motivations restent globalement les mêmes. Les enjeux auxquels ils sont confrontés sont fondamentalement les mêmes. Chacun est mû par le besoin d'amour, sa recherche, sa quête. Quelle que soit l'époque , quel que soit le lieu, quel que soit le milieu dans lequel ils évoluent ils sont présentés comme des être humbles, fragiles, en constante recherche affective. et Hollywood ending n'échappe pas à la règle.
Enfin, formellement, les films de Woody Allen s'essaient toutes à des genres traditionnels (film d'époque comme Radio days, comédie musicale comme Tout le monde dit I love you, policier comme Meurtre mystérieux à Manhattan). Hollywood ending est elle une comédie romantique. Mais Woody Allen a tendance à se moquer des genres qu'il met en scène lui-même. Ici la comédie romantique n'échappe pas à son inévitable et obligatoire "happy ending" mais si celui-ci intervient il n'est pas vraiment celui attendu: , le happy ending obtenu l'est au prix de contorsions alleniennes: en effet, on attendait que Waxman finisse le film sans que personne ne découvre sa cécité et que le film soit un succès commercial retentissant. or rien de tout cela. mais Allen nous propose son happy ending bien à lui: Waxman finit le film mais le pot aux roses est découvert par la presse à scandales qui après l'avoir révélé au producteur, nouveau fiancé de l'ex femme, s'apprête à le révéler au grand public. Quant au film, c'est un échec public cuisant et la critique américaine le détruit. Mais Waxman va recouvrer la vue, il va récupérer sa femme et renouer avec son fils punkoïde et mangeur de rat vivant et son film va être encensé par la critique française. Allen se prête volontiers aux contingences du genre qu'il adopte mais il en détourne l'esprit. Il utilise les formes dramatiques classiques et conventionnelles, s'y plie mais surtout il les plie, les contorsionne pour qu'elles s'adaptent à lui. C'est ainsi qu'il livre encore une fois avec ce nouvel opus un film très personnel, qui exprime la personnalité de son auteur, ses obsessions, ses angoisses, sa vision de la vie.
Derrière la mécanique comique bien huilée de ce film transparait avec force et subtilité l'intérêt et l'obsession de l'auteur pour tout ce qui a trait à la psychanalyse, aux névroses psychologiques et psychosomatiques, à l'expression de l'inconscient affectif. La cécité du personnage n'a pas de causes physiques mais on découvre qu'elle est liée à sa liaison difficile avec son fils issu d'un premier mariage que le scénario du film qu'il est entrain de tourner lui fait inconsciemment rejouer.
Mais cet intérêt de Woody Allen pour toutes ces pathologies psychologiques n'est pas uniquement un intérêt intellectuel et scientifique pour les théories freudiennes. Il révèle au fond son obsession pour l'amour, ses questionnements sur le couple et la paternité et sa foi en un amour romantique. Woody Allen est fasciné par la façon dont les souffrances affectives (les relations distantes avec son fils et son deuxième divorce) s'expriment d'une manière détournée( sa cécité psychosomatique). Ses personnages expriment leurs sentiments d'une manière masquée et détournée également. Ainsi ceux qui sont sensés s'aimer et qui donnent le spectacle de l'amour(les deux nouveaux fiancés s'embrassent au bord de leur piscine dans la villa hollywoodienne, ils s'affichent dans des soirées, ils préparent leur nuit de noces à venir sur un yacht) ne s'aiment pas réellement alors que ceux qui sont sensés ne plus s'aimer, qui sont séparés, se déchirent en public, se font des reproches en plein café (Val et son ex-femme) prenant même à témoin les clients abasourdis s'aiment encore réellement.
Woody Allen a un penchant pour le romantisme, mais un romantisme dont le lyrisme est tempéré par la distance, le recul , l'humour. Ainsi les scènes d'où le romantisme nait ne sont pas celles où les personnages sont dans une situation romantique. Non, le romantisme nait de situations comiques chez Woody Allen. Ainsi quand son ex-femme le met au lit (car il ne peut plus se coucher lui-même) à contre-coeur, c'est l'occasion pour eux de se remémorer avec nostalgieleurs anciens projets et leur désir passé de s'installer à Paris. Le romantisme est à son apogée lorsqu'il retrouve la vue alors qu'ils sont déjà réunis, assis sur un banc avec le skyline new-yorkais derrière eux et qu'il lui dit à quel point elle est belle. Cette scène est à la fois drôle et baignée d'émotion.
Dans l'oeuvre de Woody Allen il y a quelques chefs d'oeuvre. Quant à la grande majorité du reste de la production allenienne, si on ne peut pas la qualifier de chef d'oeuvre au moins mérite t-elle le qualificatif de "nettement supérieure à la moyenne". C'est dans cette catégorie que nous classerons Hollywood ending : ce n'est pas un chef d'oeuvre mais c'est un très bon cru. Sans doute que le genre exploité ici ( la comédie romantique) est incompatible avec le chef d'oeuvre d'autant plus que la partie comédie est très poussée et réussie (il y va très fort de ce coté-là) relèguant ainsi le côté intimiste à l'anecdotique mais c'est ce dernier qui rend cette comédie originale et singulière, bref, allenienne. PC