IN THE MOOD FOR LOVE de Wong-Kar-Wai

Ce film, d'une beauté esthétique incomparable, où chaque plan est soigneusement travaillé, pensé, peaufiné, fignolé n'est pas seulement le tour de force d'un magicien habile de l'image et du son. En effet, si on succombe à la beauté intrinsèque de l'objet cinématographique, on est également touché par la singularité de l'histoire, la poésie des scènes, la performance des deux acteurs principaux (Prix d'interprêtation masculine à Cannes), les questions que le film soumet sans jamais imposer de réponses. Et tous ces éléments sont sublimés par l'alchimie de la mise en scène, qui , dans cette histoire d'amour, s'attache plus à l'idée de l'amour qu'aux protagonistes de l'histoire et à l'histoire elle-même.La passion amoureuse est ce qu'il veut filmer, plus que l'histoire de cette passion.
L'histoire racontée ici procède d'un renversement d'intérêt par rapport aux histoires d'adultère: en général, la passion dévorante et coupable des amants est le sujet principal dans ce genre d'histoires; les cocus eux, sont soit occultés, soit moqués, ou parfois, on fait allusion à leur souffrance , mais dans la plupart des cas, leur part se confine à un second rôle. Ici, les deux héros, voisins de palier dans une pension de famille du Hong-Kong des années 60, trompés respectivement par leurs époux avec le conjoint de l'autre, vont vivre une passion dévorante et bouleversante. Ce qui est remarquable et intéressant d'habitude, c'est la passion des amants "coupables", dont l'amour fou les conduit , souvent malgré eux, à la transgression. Ici, dans ce film, Wong-Kar-Wai laisse entendre que cette transgression est au contraire bien banale: le patron de l'héroïne trompe naturellement sa femme (il achète comme tous les personnages 2 cadeaux lors de leurs déplacements: un pour la légitime, un autre pour la maîtresse).L'un des collègues du héros ne pense qu'au sexe et aux putes. Alors, dans cet univers, les vraies personnes hors-normes, et par conséquent dignes d'intérêt romanesque sont ceux qui sont trompés. Bien sûr, WKW va filmer leur détresse, leur mélancolie, leur sentiment d'un échec et même si on ne voit jamais les époux des deux héros (seulement de dos, ou une chaussure), c'est un film qui parle de la vie de couple, des difficultés et du processus imperceptible qui fait que les deux composantes d'un couple s'éloignent l'un de l'autre et deviennent étrangers l'un à l'autre avec le temps. Alors, petit à petit, ce que les deux héros ont perdu dans leur couple, ils le retrouvent dans leur relation et l'amour nait, et grandit entre eux deux. Mais cet amour est impossible. Alors, notre esprit cartésien cherche à comprendre pourquoi ils ne se laissent pas aller à vivre leur passion, pourquoi ils ne la consomment pas: quelques pistes sont ébauchées mais jamais affirmées: la pression sociale, les circonstances cocasses du début de leur intimité (leur relation amoureuse se développe à partir du moment où ils réalisent que leurs époux les trompent ensemble) , la crainte d'une relation dont l'origine leur renverra toujours l'image de la trahison et de l'échec de leur premier couple....Bref, inutile de chercher des réponses dans le scénario, dans la psychologie des personnages car tel n'est pas le propos du film.
Wong-Kar-Wai veut -et y parvient- filmer l'état amoureux, le transcrire par le medium qu'est le cinéma, c'est-à-dire par les images, leur composition, le son, et les acteurs et non par l'intrigue, le scénario,l'histoire. La problématique de distinction entre oeuvre cinématographique et oeuvre littéraire est ici nettement résolue. Il affirme le cinéma comme medium à part entière, qui a son propre langage, langage qui lui permet d'exprimer et de développer ses propres thématiques. Ainsi, WKW filme la naissance du sentiment amoureux: avant que les deux héros découvrent l'adultère de leurs conjoints, les germes de leur future passion sont déjà là: les regards dérobés, les frôlements involontaires, les petits gestes anodins , les mots de tous les jours, tous ces infimes détails qui préparent le terrain à une passion qui n'attend plus qu'une circonstance pour éclore et s'épanouir. Le héros dit lui-même qu'il est tombé amoureux d'elle sans qu'il s'en rende compte. Lors du déménagement (les deux couples emménagent le même jour mais les deux époux sont absents ce jour-là), les déménageurs , pris dans la confusion, montent les affaires de l'un dans l'appartement de l'autre , ce qui s'explique rationellement mais qui est aussi un signe, un germe de leur future passion, ou une simple circonstance amusante mais qui a pour effet de créer un lien pas si anodin que ça. Le sentiment amoureux , qui est troublant, car imperceptible, incompréhensible, irrationnel est incarné dans les signes , les correspondances visuelles et musicales disséminés dans le film (belle BO mélancolique et obsessionnelle) et sublimé à la fin du film lorsque le héros va se recueillir dans une sorte de temple , cathédrale de pierre. L'amour ne peut être maintenu que si il est sublimé, magnifié, déifié, mais notre condition d'homme en fait fatalement une souffrance. Le film cherche à répondre et à traiter de questions fondamentales: comment naît l'amour? comment préserver ce sentiment fort, comment le faire résister au temps? Ou plutôt comment le filmer, ce qui revient au même, puisque filmer, c'est rendre éternel, c'est graver sur une pellicule.
La mise en scène de WKW est donc capitale: WKW veut représenter la force quasi atemporelle de l'amour, il veut la maintenir, la rendre éternelle, et en cela il rejoint ses héros. WKW y parvient avec bonheur,lui, tandis que ses héros y parviennent mais au prix de sacrifices et de souffrance. Pour filmer l'atemporalité du sentiment amoureux, WKW prend des libertés avec le traitement du temps: il le comprime à l'extrême ou il l'étire à l'extrême. Les 20 dernières minutes du film relatent une durée de 6 ans de la vie des héros ( il évoque des épisodes précis où ils ont , alors qu'ils sont séparés depuis longtemps, exprimé que leur passion demeure aussi forte). Au plus fort de leur relation et de la mise en place de cette passion, WKW filme au ralenti, des gestes qui durent en réalité 5 secondes sont rallongés et font une minute dans le film. C'est le sentiment amoureux qu'il filme, et non l'histoire. D'autre part, il place sa caméra non pas de façon neutre ou selon le point de vue d'un autre protagoniste de l'histoire: la caméra est souvent cachée, sous un lit, dans les couloirs, entre deux portes, derrière une fenêtre alors que les deux personnages sont à l'extérieur, comme si on les observait depuis une cachette, comme si on les épiait, comme si on essayait de les surprendre. Ces effets ne sont pas gratuits, même si ils font penser à un esthétisme de clips mais ils contribuent à restituer l'intimité, le mystère de l'amour. C'est d'autant plus fort que ce que l'on observe en position de voyeur , c'est le refus de la relation charnelle, "nous ne serons jamais comme eux" répète t-elle. Si WKW oriente sa mise en scène pour maintenir l'état que procure le sentiment amoureux, de la même façon les deux personnages mettent en scène plus ou moins consciemment leur histoire pour ne pas revivre un échec et pour pérenniser cette passion. L'amour, avec un grand A, ça se construit, ça se met en scène et les personnages (contrairement au metteur en scène) "romantisent" leur histoire eux-mêmes: ainsi, quand à la fin du film, après des années de séparation, elle se rend à Singapour chez lui, pénètre dans son appartement, fume une de ses cigarettes, puis finalement fuit sans même le voir. Tout au long du film également, les deux héros sont en constante représentation: ce n'est pas gratuit si l'héroïne change de robe à chaque scène, si le héros est toujours bien habillé. Leur élégance, les sorties qu'ils s'accordent (elle va beaucoup au cinéma) montrent qu'ils sont disponibles, disposés pour l'amour, "in the mood for love". Ils sont en quête d'amour, et ce, dès le début mais ils ne le savent pas . Les personnages jouent à aimer, pour aimer éternellement. Certaines scènes sont d'ailleurs très curieuses mais révélatrices à ce propos. La scène de la séparation avant le départ définitif de l'homme. Dans un premier temps, après une discussion, une pression de la main, l'homme s'éloigne dans la rue sans se retourner pendant qu'elle prend appui sur le mur, désespérée mais résignée. Puis la scène est interrompue brutalement et la même scène recommence mais cette fois ci, il ne part plus, il semble être revenu sur son idée et elle pleure dans ses bras. On a l'impression que les deux personnages construisent leur histoire, essaient plusieurs versions pour voir ce qui est le plus beau, le plus fort. D'ailleurs, ce n'est pas la première fois qu'ils jouent: une autre scène les montre en train de répéter les scènes d'aveux entre elle et son mari, lui incarnant le mari avouant son adultère. S'ils jouent, s'ils mettent en scène, ce n'est pas par masochisme mais par crainte de l'échec, par peur de perdre cette passion, mais cela ne se fait pas sans douleur. Plutôt la douleur que le néant.
Parlant de la relation avec son mari et l'échec de son couple, l'héroïne dit qu'il est paradoxalement moins difficile d'être heureux quand on est seul et célibataire que lorsqu'on est en couple car on peut être heureux seul , on n'a besoin de personne tandis que dans le couple, on ne peut être heureux que si on est heureux à deux. Or cette problématique mène vers l'amour impossible et donc la souffrance et la tristesse . Les héros du film ont résolu d'une certaine façon cette problèmatique douloureusement dans leur réalité et leur temporalité. Mais ce n'est qu'un stratagème qu'utilise WKW pour parvenir à traduire en langage cinématographique les ressorts de la passion. PC