INTIMITE de Patrice Chéreau avec Mark Rylance, Kerry Fox

Des corps , des sexes filmés crûment, des ébats sexuels non érotisés ni pornographiques ( il arrive à Jay de ne pas réussir à maitriser son éjaculation) , des acteurs ni beaux ni moches mais à l'apparence ordinaire , tout cela reste de l'ordre du concret, du réel, du proche du commun des mortels, de l'ordinaire; on est loin de la sublimation de Wong-Kar-Wai et des robes magnifiques de l'actrice de In the mood for love. Pourtant, Chéreau, comme Wong-Kar-Wai, nous parle aussi d'amour, ou plutôt de sa quête difficile, voire impossible. Tout comme dans le magnifique film du réalisateur asiatique, on est en présence , dans Intimité, de deux amants en quête d'absolu mais qui ne resteront pas ensemble.

S'agit-il d'un film d'amour? Le problème est que les amants passionnés de ce genre de films n'est pas ici clairement défini ni définissable. A moins de considérer que cette fonction revient à Jay et Claire, les deux personnages principaux dont la relation se limite à des ébats sexuels sans guère de fantaisie dans un appartement sale et sans style le mercredi après-midi. Il s'agit plutôt d'un film sur l'amour, où ce dernier n'est pas le moteur de l'histoire qui nous est contée comme dans toutes les romances, mais le sujet même du film, l'amour physique bien sûr, mais aussi l'amour conjugal, les turpitudes et les contingences de ces formes d'amour (adultère, divorce , jalousie, enfants...). D'ailleurs tous les personnages en parlent et en souffrent, même lorsqu'ils n'en ont pas encore conscience. Le personnage incarné par Marianne Faithfull souffre de son manque d'amour (elle dit d'ailleurs à ce propos qu'elle est morte depuis longtemps) et l'évoque avec son amie Claire. Jay devise autour du billard avec le mari de Claire (qu'il cocufie) de l'infidélité. Même l'un des fils de Jay, environ 7 ans, dit à un moment à son père, lors d'une scène en flash-back qu'il aime tout le monde. On en parle beaucoup mais on ne le voit pas, on ne le vit pas. L'amour est insaisissable. Jay a quitté sa femme, non pas par amour d'une autre car il se retrouve seul dans son taudis de la banlieue londonienne mais sans doute par ennui ou insatisfaction; quant à Claire, elle ne quittera pas son chauffeur de taxi de mari (l'image du beauf anglais mais malgré tout touchant) alors qu'elle a un amant. Alors, à défaut de le voir et le vivre (je parle de l'amour), on le fait. Claire est la maitresse de Jay: cette relation amant-maitresse est hors-norme: en effet, ils ne se parlent quasiment pas, ils ne connaissent même pas leurs prénoms; il n y a pas eu de rapports de séduction. On se demande comment ils se sont connus car ils ne travaillent pas ensemble, ils ont des intérêts différents, ils habitent à des endroits opposés de Londres. Mis à part le mercredi pendant une ou deux heures consacrées à la "baise", ils ne se voient pas et ne connaissent rien de l'autre. C'est évidemment hautement improbable mis à part dans le milieu et la philosophie libertins et échangistes dont on est à mille lieux ici. C'est par le biais de cette relation abstraite que Chéreau cherche à exprimer par son art quelques idées sur l'amour. Ses personnages cherchent une autre forme de vie amoureuse, ils ne se contentent pas des formes traditionnelles (qui ne sont pas complètement satisfaisantes) que sont "couple marié avec enfants" ou encore "triangle mari-femme -amant/maitresse" mais ils ne trouvent pas, ils tatonnent. Ils ne cherchent pas non plus le sexe pour le sexe (l'expérience qu'en fait Jay dans le film avec une fille excentrique et bavarde ne le satisfait pas). Alors ils ont trouvé (ou plutôt Chéreau a trouvé pour eux) cette étrange relation fondée sur le sexe et l'instant. Mais celle-ci, bien entendu, étant fondée sur l'instant , va forcément échouer.

Cette relation abstraite, et c'est là la force du film, est pourtant bien ancrée dans la réalité concrète ( Londres, le travail, la vie sociale, les pubs, les relations de chacun, l'histoire de l'un et de l'autre) et c'est à partir du moment où Jay va suivre Claire et essayer de savoir qui elle est, c'est-à-dire au moment où il va chercher à voir si cette relation abstraite est possible dans la réalité concrète que l'échec (de ce qui n'était que dans le domaine du potentiel) va se précipiter. Quand une relation fondée sur le sexe devient (et c'est fatal, inévitable) une histoire entre deux êtres, c'est voué à l'échec. ce qui marche, c'est une relation sans contexte, sans histoire. Or, c'est bien évidemment impossible. A cela s'ajoute et se superpose le problème de la dualité attachement/liberté illustré dans ce film de façon moderne et contemporaine, dans la veine fin de siècle. Au total Chéreau nous offre une vision si ce n'est pessimiste de l'amour, tout au moins honnête et sans idéologie.

Si les amants d'In the mood for love tentent de maintenir l'amour, l'instant sublime en mettant en scène leur histoire de façon à prolonger la magie au prix de souffrances (et notamment en refusant de consommer physiquement cet amour), ceux d'Intimité tentent de mettre en scène une non-histoire où seul le sexe joue un rôle. C'est comme-ci, après avoir été émus par le film de Wong-Kar-Wai, Jay et Claire, chacun de leur côté, avaient réagi pour trouver un autre moyen moins douloureux . Mais hélas pour eux, et tant mieux pour les cinéphiles et les amateurs de belles histoires, ils n'y sont pas arrivés.

P.C

retour films

retour loisirs