IRREVERSIBLE

de Gaspar Noé avec Vincent Cassel, Monica Bellucci et Albert Dupontel

Le choc du Festival de Cannes 2002 avec ses scènes de violence crue déçoit: certes,ce film présente un intérêt et une originalité formels indéniables mais il lui manque une vision unitaire qui permettrait au spectateur d'y adhérer ou de ressentir un trouble. Or, bien au contraire, ce film s'oublie très vite, mis à part la très dure scène du viol filmée en un seul plan séquence d'une dizaine de minutes qui nous remue profondément et parvient à rendre toute l'horreur de cet acte criminel. Irréversible laisse entrevoir toutes les potentialités narratives et techniques singulières du cinéma en tant que forme artistique avec lesquelles Gaspar Noé est à l'évidence très à l'aise mais la virtuosité et le rendu d'une situation extrême constituent des arguments certes suffisants pour un clip vidéo mais trop légers pour un film de cinéma.

 

Tout le film repose sur une idée originale poussée à fond: la chronologie est inversée et d'ailleurs le film commence par le générique final qui défile à l'envers. Puis l'histoire de cette vengeance sanglante et violente par un homme dont la femme a été violée et laissée pour morte est évoquée en plusieurs plans-séquences dans l'ordre chronologique inversé. D'autre part, ce film est original aussi par la façon de filmer qui est loin d'être classique : il s'agit de longs plans-séquences sans coupe -jouées comme au théâtre en une seule prise- , les mouvements de caméra sont brusques souvent , parfois saccadés, rarement apaisés. Parfois, on frôle l'abstraction (on perd ses repères spatiaux, il y a alternance de lumière et d'obscurité) et la musique a un rôle à part entière dans le film pour insuffler l'angoisse et le malaise -notamment au début lorsque le mari de la femme violée et un de ses amis recherchent le violeur dans le dédale de couloirs sombres et glauqyes d'un club gay de la capitale. Gaspard Noé est un virtuose de la caméra .

 

Mais dans quel but, quel est le sens de tout cela? Le choix de la chronologie inversée a sans doute pour but de mettre sur le même plan l'acte de vengeance dans toute son animalité et sa cause, à savoir le viol. Car , en effet, il est clair ici que le propos du réalisateur n'est pas , comme dans Un justicier dans la ville de faire l'apologie de la vengeance. A ce propos, ce sont des types louches et en quête d'argent qui lui proposent leur aide afin d'assouvir son besoin de vengeance et qui finalement le poussent à se venger. Mais la scène du viol est tellement réussie car tellement révoltante et physiquement insupportable pour le spectateur qu'eel justifie presque a posteriori l'acte de vengeance. Donc il y a une sorte de contradiction entre l'intention et le résultat final.

Par contre, il réussit à montrer parfaitement l'animalité de l'homme dans sa façon de filmer (il montre souvent la faune humaine de haut comme lorqu'on observe des fourmis ou des bestioles s'entretuer). Cette animalité apparait également dans d'autres scènes et par le biais de personnages marginaux dans l'histoire: les travelos, le taulard du début qui explique qu'il a violé sa fille, les participants à la soirée qui précède le viol qui se shootent et qui se vautrent dans le sexe. Mais les scènes dites choc (le massacre à l'extincteur notamment ou encore lorsqu'il reconnait sa femme dans l'ambulance) impressionnent moins que les cadavres dans Derrick qui sont à mon avis bien plus traumatisants.

Alors a t-il eu le souci de réalisme ou celui de représenter le trauma mental lié au viol et à la mort? A certains moments il est évident qu'il recherche à être très réaliste, notamment dans les dialogues qui sont quasiment improvisés et parfois même inaudibles. Mais les situations ne le sont pas toujours: difficile de croire qu'une superbe fille comme Monica Bellucci décide sans appréhension particulière de passer dans un tunnel sombre en pleine nuit habillée de façon provocante dans un quartier louche. Alors, certes, le réalisme n'est peut être pas ce qui est visé . Peut être cherche t-il à rendre une idée et une représentation mentale du viol mais cette voie est abandonnée par la suite avec un retour au réalisme. Le viol est une réalité traumatisante et troublante et on a besoin d'une part de réalisme et d'une part de représentation mentale pour en rendre compte mais au lieu de joindre ces deux parts sur la longueur du film il favorise l'une ou l'autre de ces deux parts à des moments différents. D'où ça ne fonctionne pas . Contrairement à Kubrick dans Eyes Wide Shut notamment où réalisme et représentation mentale sont mêlés conjointement et non alternés. De plus, Noé a tendance à trop faire parler la caméra et à sur signifier par des mouvements trop saccadés qui occultent une réalité déjà trop violente par elle-même . Du coup, toute cette forme semble vaine. Là où ça fonctionne, c'est notamment dans la scène du viol car justement il ne fait pas trop parler la caméra (elle ne bouge pas pendant les dix minutes en question) et il mêle réalisme et représentation mentale ( du temps notamment) dans la même scène, le même plan

Pour être troublé, il faudrait également pouvoir s'identifier aux personnages. Or cela est très difficile à cause de la structure narrative choisie et le manque d'épaisseur des personnages. On ne voit qu'une seule journée de leur vie, une journée qui plus est extrême. D'autre part, pour ressentir du trouble, il faut qu'une part sombre qu'on refuse de voir en nous soit mise à jour. Or, on se sent éloigné de l'outrance des uns et des autres.

 

Le leitmotiv du début et de la fin du film "le temps détruit tout"apparait vain et inepte et ne fait que justifier la structure narrative en chronologie inversée sans lui donner de consistance. Pour moi, ce film reste une forme vide, certes rempli de bonnes idées de cinéma mais à laquelle il manque un propos, un souffle. Le trouble recherché n'est que ponctuel mais c'est vrai très fort et très intense à ces instants là. PC

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