KAIRO de Kiyochi Kurosawa avec Haruhiko Kato, Kumiko Aso, Koyuki, Kurume Arisaka

 

Comment classer ce film? Il s'agit bien sûr d'un film de science-fiction, un film fantastique, un film d'épouvante (sans hémoglobine), un thriller .Mais si Kurosawa utilise les codes des genres, c'est pour mieux les détourner, les corrompre, les dénaturer. Il prend ses distances et des libertés avec les conventions. Au total, on a un film singulier, étrange, mystérieux, et très angoissant. Un film auquel on pourrait associer le terme de métaphysique. On sent l'influence et la parenté thématique avec Cronenberg (et notamment Existenz) dans la fascination pour les nouvelles technologies et les mondes virtuels; mais aussi dans la façon de construire des films à lectures multiples et superposées : on a à la base un film de genre (avec sa dose d'ingrédients incontournables et un scénario qui tient la route et en haleine) sur lequel se greffe une critique de la société moderne urbaine informatisée et déshumanisée et en dernière couche, une allégorie sur la peur de la mort (et non pas la peur de mourir).

 

Un étudiant explique à un moment au jeune héros du film que les âmes des morts n'ont plus assez de place dans la zone qui leur est impartie et c'est la raison pour laquelle ils investissent les réseaux internet pour pousser au suicide les vivants afin de vider le monde et d'arrêter la prolifération d'humains. Voilà le postulat qui rend possible le développement d'une narration et d'un film de science-fiction-épouvante-thriller. Et effectivement, on voit peu à peu les rues se vider, le présentateur du journal télé égrène les noms des disparus, les suicides se multiplient, les corps se volatilisent, les proches ne répondent plus au téléphone. Tout le suspense du film est de savoir si les deux héros vont survivre et parvenir à arrêter le dessein maléfique des fantômes ou des âmes. Kurosawa n'est pas regardant en effets spéciaux, soigne la bande-son, nous montre des fantômes. Comme dans les séries de science-fiction des années 60 (comme Les envahisseurs), les fantômes investissent notre monde réel, se cachent derrière les étagères des bibliothèques ou les rayons des supermarchés avant de disparaître très vite quand on cherche à les attraper. Toutes les conditions et les ingrédients des films de ce genre sont présents et efficacement mis en scène. Cependant, ce film n'est pas une énième variation des films d'horreur type Halloween, Vendredi 13 ou Freddy , ni même des films sur l'invasion d'extra-terrestres ou autres morts-vivants. Dans ces films, le postulat est souvent présenté au début du film au générique par un texte explicatif comme par exemple: nous sommes en 2065, la quasi-totalité de la population terrestre a disparu davant l'arrivée des monstres de la planète wkz; seuls trois personnes ont survécu et tentent de sauver le laboratoire où sont gardés des spécimens humains cryonisés qui permettront s i ils gagnent de recréer l'humanité. Dans Kairo, le postulat intervient en plein milieu du film, par la bouche d'un personnage, qui s'empresse de dire qu'il ne s'agit que d'une hypothèse.De plus, le film commence par une scène sur un bateau où l'on voit une femme de dos regardant la mer et nous disant qu'elle va nous raconter ce qui l'a amenée ici, donc on sait par avance qu'il y aura des survivants.D'autre part, dans les films de genre, la mort contraste violemment avec la vie et c'est la raison pour laquelle tous ces films ont pour personnages des jeunes qui sont gais, heureux, qui participent à des fêtes , des camps de vacances qui vont malheureusement très mal tourner. Ici, dans Kairo, il s'agit bien de jeunes mais on nous les présente isolés les uns des autres, ils n'appartiennent pas à une bande , ils vivent seuls et ne se connaissent pas au départ. Dans Kairo, la mort qui survient ne contraste pas avec la vie puisque ce qui est présenté comme la réalité, la vie, est déjà un univers empli de mort.

Et cet univers empli de mort est la ville de Tokyo. La ville est filmée comme si elle était constamment recouverte d'un linceul blanc. Les gens vivent dans des immeubles sans âme (enfin, si l'on peut dire), déshumanisés, froids, de béton morne et blanc. Les chambres ou studios sont pauvrement meublés et quelque peu délabrés-les seuls meubles notables sont de grands casiers évoquant les morgues-, les serres sont sur les toits des gratte-ciel, la bibliothèque de la faculté est une salle impersonnelle où sont alignées des milliers de livres qui se ressemblent, l'architecture intérieure comme extérieure semble avoir été étudiée pour enlever toute idée de vie (les couloirs sont blancs ou vitrés, glacials et les étudiants y errent comme des fantômes , s'y déplaçant d'un pas lent). Emblèmatiques de cette déshumanisation de l'environnement urbain , les salles informatiques avec leurs ordinateurs alignés sur lesquels travaillent des étudiants taciturnes . Kurosawa fustige les sociétés modernes fondées sur l'informatisation qui enlève toute communication réelle : d'ailleurs, dans son film, ce sont les fantômes qui parlent au téléphone (appelant à l'aide)et non les vivants, qui eux ne répondent pas ou plus(ainsi lorsque une des filles tente d'appeler sa mère, celle-ci ne répond pas). Lorsque l'un des jeunes héros essaie de se connecter à Internet, un site lui propose de parler à des fantômes (après tout, lorqu'on est dans des salons de chat, ne parle-t-on pas à des fantômes?) Alors que les moyens de communication se développent, les gens se retrouvent de plus en plus seuls et c'est ce paradoxe que le film veut et parvient magnifiquement à illustrer.

Et dans ce monde de solitude, où les êtres vivants se cotoient sans jamais entrer en contact, où l'on préfère communiquer par machines interposées, où l'on est finalement très seul ,dans ce monde déshumanisé et sans vie sociale réelle, l'dée de la mort fait logiquement son chemin dans la réalité et dans les esprits . Harué, l'une des jeunes étudiantes, calée en informatique, raconte qu'elle a pris conscience que dans la mort , elle serait aussi seule qu'elle l'est dans la vie et cela la terrifie. Le fantôme que l'un des héros rencontre dans une usine désaffectée vers la fin du film lui dit que "la mort est un isolement éternel". C'est en cela que l'on peut dire que ce film est le film d'épouvante ultime car, contrairement aux autres films de ce genre, l'angoisse ne nait pas de la peur de mourir , mais bien de la peur de l'état de mort. Les sites internet et les disquettes informatiques qui propagent ce mystérieux virus qui pousse au suicide montrent des anciens vivants qui errent seuls dans des chambres sordides et qui appellent à l'aide;à un moment l'une des héroines se voit dans l'ordinateur comme on voit les autres fantômes (elle se voit donc morte). Cette peur panique nait de la solitude dans laquelle la société contemporaine nous plonge. D'ailleurs, la panique est telle que les vivants tentent de refouler l'idée même de mort, ils tentent de ne pas y penser, de la nier, de la refouler ( ils calfeutrent à l'aide de ruban adhésif rouge les zones suspectes). C'est comme si on ne voulait pas savoir, comme si on voulait oublier, comme si on voulait rejeter la mort hors de notre conscience . Pourtant après ces révélations, le jeune héros dit qu'il va continuer aussi loin qu'il le peut et le capitaine du bateau sur lequel se retrouve l'héroine à la fin lui confirme qu'elle a raison de continuer. Le film se termine quand même sur une note optimiste (toute relative).

 

Kurosawa ne nous livre pas ses réflexions sur la mort, ni ne nous donne une interprêtation sur ce qu'est l'après mort. Il nous livre plutôt un diagnostic sur l'etat de nos sociétés modernes où la peur de la mort est un symptôme trahissant des maux profonds et existentiels. Cette peur de la mort comme isolement éternel n'est pas fondée sur un raisonnement rationnel, ou une vérité universelle mais elle est l'une des manifestations du mal qui ronge nos sociétés dans lesquelles la solitude s'impose aux dépens de la communauté. D'ailleurs ce qui caractérise la société moderne par rapport aux sociétés anciennes ou traditionnelles, c'est le rapport qu'elles entretiennent avec les morts et la mort. Loin de la nier, beaucoup vivaient avec , et ne la voyaient pas comme un isolement éternel, car elles ne vivaient pas dans un monde déshumanisé où l'individu était isolé. Ce film est un appel à essayer de ne pas être seul dans la vie et donc dans la mort. PC

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