LA CHAMBRE DU FILS de Nanni Moretti avec Nanni Moretti, Laura Morante, Jasmine Trinca

Comment un athée peut-il accepter la mort d'un enfant? Tout le suspense du film (et la recherche de Moretti) consiste à savoir comment faire (et traiter) le deuil sans aller vers une résolution artificielle (du type religieux ou spirituel) ou une forme d'oubli (Giovanni, le personnage interprêté par Moretti est un psychanalyste) ou encore une disparition de la douleur (par la folie ou la mort). Tout cela a d'ailleurs été fait au cinéma ou dans la littérature. Alors, évidemment, ce n'est pas facile. Mais Moretti parvient à éviter tous les clichés et les poncifs de ce genre de sujet grâce à la finesse et la justesse de ton du traitement et de la mise en scène. La structure même du film (en 3 parties équilibrées) avec la mort du fils qui intervient vers le milieu (et non vers le début) contribue à faire de la Palme d'or 2001 du Festival de Cannes au sujet très triste une magnifique leçon de vie et non un nouveau mélodrame tire-larmes.
Un tel scénario court le risque de produire un film mélodramatique, pathétique, triste , voire morbide. Or rien de tout cela ici. La mort du fils dûe à un accident de plongée sous-marine reste hors-champ. La scène de la fermeture du cercueil est un long plan-séquence où le metteur en scène reste en retrait, se fait discret, où chaque membre de la famille est respecté dans son chagrin et ses réactions. Moretti ne tombe pas dans le voyeurisme: ce qui lui tient à coeur, c'est de montrer comment le temps se fige pour les membres de cette famille et comment le deuil est une affaire intime et individuelle, comment finalement on est seuls pour faire ce deuil.
Moretti, par des procédés très simples, et très justes, parvient à capter ce temps qui se fige . Ainsi, quand le père va chercher sa fille qui joue un match de basket pour lui annoncer la terrible nouvelle: elle joue et voit son père arriver, elle lui sourit , et voyant ses yeux rougis elle s'immobilise en pleine action, corps et visage figés. Moretti utilise des flash-backs , mais ceux-ci ne reviennent pas sur l'accident, ou sur les circonstances dans lesquelles il a appris la mauvaise nouvelle . Il revoit ce dimanche matin du drame où il a accepté d'aller voir un patient qui n'allait pas bien du tout alors qu'il devait aller courir avec son fils. Dans ces flash-backs, il envisage l'autre alternative: à savoir reporter la visite au patient pour le lendemain et aller courir avec son fils. C'est comme si le temps s'était arrêté à ce jour-là. Il veut revenir en arrière, recommencer le film et il le dit d'ailleurs explicitement à sa femme. A un moment, il se rend également chez un vendeur d'articles de plongée pour se renseigner sur la fiabilité du matériel. Chez lui, il y a non seulement un sentiment de culpabilité mais aussi un refus du temps. De même , devant le cercueil, le père et la mère embrassent leur fils une dernière fois comme s'ils continuaient à vivre avec lui alors que leur fille demande simplement à le revoir avant qu'ils ne ferment définitivement le cercueil. Si la mère, elle, semble "accepter" la mort de son fils, le fait de vouloir rencontrer la petite amie de vacances de celui-ci montre que d'une certaine façon, pour elle aussi, le temps s'est figé .A ce titre, la scène où Giovanni , depuis la morgue, tente de laisser un message sur un répondeur téléphonique à la famille , est significative. En effet, il ne parvient pas à faire sortir les mots de sa bouche (ce qui est paradoxal pour un homme dont le métier est de faire parler les patients pour les guérir).
Mais ce qui rend ce film si juste, c'est que certes, le temps se fige mais cette immobilisation du temps s'inscrit dans le mouvement continu de la vie. Le temps se fige mais la vie continue. En effet, la fille continue à se rendre aux entrainements de basket, le père retrouve ses patients. Le deuil et la douleur se manifestent dans ce qui fait la vie des personnages. Un tel sujet a tendance à amener un traitement où sont privilégiés les thèmes de l'enfermement, le chaos, le cauchemar, l'obsession. Ici, la vie reprend ses droits (car c'est comme ça, de toute façon): il nous les montre en train de "vivre" avec leur terrible douleur. Et celle-ci ne se manifeste pas par des crises d'hystérie, ou dans des cauchemars nocturnes (comme c'est souvent le cas dans les fictions) mais dans des moments quotidiens et anodins, telle cette bagarre "cantonesque" déclenchée par la fille lors d'un match de basket suite à une faute sifflée contre elle . Quant au père, cette douleur se manifeste lors d'une séance de divan avec une patiente qui évoque ses difficultés à avoir un enfant. A ce moment, il éclate en sanglots avant de se reprendre très vite et de s'excuser. Cette douleur surgit à des moments inattendus et non théatraux, de façon pudique: lors d'une séance d'essayage, la fille se met à pleurer une fois enfermée dans la cabine.
Quant à la résolution, si résolution il y a , Moretti ne l'expédie pas de manière artificielle. Il est clair , d'ailleurs, qu'il n'est pas prêt à accepter ce destin par le biais de subterfuges apaisants. On reconnait le Moretti critique et râleur lors de la cérémonie religieuse où les phrases du curé (si le maître savait quand le voleur venait, il ne serait pas cambriolé et s'il est parti c'est que Dieu l'a voulu ainsi) le fait tiquer puis le révolte. Moretti n'est pas disposé à utiliser n'importe quoi pour soulager le spectateur, pas plus que Giovanni n'est disposé à utiliser n'importe quoi pour se soulager lui. La résolution proposée par Moretti intervient à partir du moment où l'amourette de vacances de leur fils se présente chez eux -suite à un coup de téléphone de la mère-.Ce qui est paradoxal puisque elle contribue à figer le temps. Toute la famille les accompagne -elle et son nouveau petit ami -jusqu'à la frontière française. Ils roulent de nuit pour arriver au petit matin à Menton. Ils sortent de la nuit symboliquement. Giovanni est allé jusqu'au bout (alors qu'il devait les amener à une station service) mais comme ils dormaient tous à l'arrière, il a poursuivi. Quand leur fille réalise qu'ils sont en France, elle s'inquiète pour son match de basket et ses parents rient pour la première fois depuis la mort de leur fils. Le temps repart ,les mouvements reprennent, l'image s'éclaircit et se colore. Giovanni a abandonné son travail (il ne se sentait plus assez distant pour pouvoir aider ses patients), ils ont fait fi du temps pour accompagner ces jeunes en France: c'est en niant le temps réel qu'ils ont repris le mouvement du temps qu'ils avaient eux-mêmes figé.La scène finale (où l'on se trouve dans le bus qui s'éloigne en regardant les trois membres de la famille marcher sur la plage ) ne fait que sublimer ce qui est dit dans tout le film en filigrane, à savoir que le deuil doit se vivre et se poursuivre à travers les forces de la vie (le mouvement,la couleur et le temps).Le poids de l'absence est et sera toujours là. Puis le générique de fin apparait sur fond bleu clair, comme la mer de Menton et sur une ballade apaisante et mélancolique de Brian Eno. (générique de fin qui contraste avec le générique du début du film sur fond noir )
Ce qui contribue également à la justesse du traitement de ce sujet difficile, c'est la structure du film. Généralement, un film sur un deuil commence par la mort d'une personne. Ou bien on nous présente pendant quelques minutes la situation initiale (un équilibre quelconque, harmonieux) pour laquelle la mort va agir comme élément perturbateur. Ici, cette situation d'équilibre ne dure pas quelques minutes et ne sert pas à faire monter la tension avant le drame. Elle dure presque la moitié du film et rien n'annonce l'issue fatale pour le fils. Et si Moretti met autant de temps pour nous montrer le bonheur , l'harmonie qui règne dans cette famille, ce n'est pas seulement pour illustrer à quel point cette mort tragique va les briser. (Il est en effet inutile d'en rajouter dans le bonheur pour aider le spectateur à concevoir combien la mort d'un enfant est tragique) . Toute cette première partie du film a donc forcément une autre fonction.
D'ailleurs tout commence comme un film de Moretti : un homme qui court, qui boit un café au lait, qui observe le monde (Les Krishnas qui chantent et dansent dans la rue) et s'en amuse. Tout commence presque comme une comédie. D'ailleurs, les patients du psy sont souvent grotesques et ridicules, on rit de leurs répliques. Ca commence presque comme du Woody Allen avec le thème de la psychanalyse mais la différence c'est que cette fois ci c'est Woody Allen-Moretti qui joue le rôle du psy et non celui du patient névrosé et hypocondriaque. C'est pas le Woody Allen- Moretti qui nous fait rire et d'ailleurs, là où le spectateur aurait tendance à rire , lui, le psy ne rit pas (au mieux il sourit de façon attendrie). Il est même plutôt grave face aux souffrances dérisoires et drôles (pour nous) de ses patients. De la comédie, le film va brusquement sombrer dans la tragédie. Et c'est le psy qui va devenir malade, souffrant, névrosé (mais ce n'est pas drôle du tout!!). Cela pourrait l'être car les mêmes patients , ceux qui nous faisaient rire , reviennent, sont toujours là. Non seulement le psy vient de perdre son fils , mais on apprend que l'hypocondriaque n'est finalement pas hypocondriaque et est réellement atteint d'une tumeur cancéreuse. C'est du Woody Allen inversé. Moretti montre ainsi qu'il faut se méfier de ce qui parait dérisoire. Ces patients qui ont l'air égoïstes et que nous giflerions si nous étions à sa place car leurs souffrances nous paraissent bien dérisoires et bourgeoises comparées à la sienne expriment une réelle souffrance malgré tout. Oui, le dérisoire est important et grave.
Tout comme le bonheur d'ailleurs, l'harmonie de la vie de famille que Moretti s'ingénie à filmer pendant toute cette première partie! Le bonheur qu'il filme n'est pas clinquant et si évident. C'est après coup qu'il peut paraître comme tel. D'ailleurs pour évoquer ce bonheur, il lui faut du temps car il veut trouver le ton juste et non pas balancer deux ou trois scènes emblèmatiques du bonheur qui dépareilleraient avec le ton juste trouvé pour évoquer le deuil. Le bonheur y est en filigrane et est constitué de tous les micro-évènements ou non-évènements de leur vie en famille et hors famille. Les personnages eux-mêmes n'ont pas forcément conscience de nager dans le bonheur (malgré des scènes où on les voit tous ensemble chanter une chanson italienne en voiture). Leur bonheur est fait d'un tas de petites choses banales, dérisoires encore une fois et même les conflits, les tensions dérisoires (ainsi le vol d'un fossile au lycée entraine l'exclusion du fils pendant une semaine et hante le père qui ne sait pas s'il croit en l'innocence de son fils - plus tard on apprend d'ailleurs que celui-ci l'avait subtilisé uniquement dans l'optique de faire une blague et qu'il avait l'intention de le rendre) font le bonheur et l'harmonie. Non seulement cette harmonie et ce bonheur sont très banals, mais le choix de la famille l'est également: il s'agit en effet d'un couple marié avec deux enfants, des gens très ordinaires , d'une normalité banale, des gens simples, équilibrés, ni très riches, ni pauvres. Il est inutile pour Moretti de rajouter des éléments psychologiques ou sociaux superflus car le but n'est pas de complexifier ce deuil par des éléments périphériques. Moretti s'en tient ainsi au deuil pur, à l'humain pur. Le malheur, les problèmes sont laissés aux patients dans cette première partie. Moretti parvient à filmer le bonheur ordinaire et semble nous dire que le meilleur moyen d'y goûter est d'être conscient de son côté dérisoire, de la fragilité de la vie, de la mortalité et de l'éphémère.
Contairement à ce que l'on pourrait penser, en sortant de ce film, on n'est pas abattu ni défait. Au contraire, Moretti nous a parlé aussi du bonheur et de la vie. Il nous a fait voir l'invisible, à savoir ce bonheur que l'on vit au quotidien et que l'on ne perçoit pas toujours comme tel. Il a idéalisé ce bonheur quotidien en refusant justement d'idéaliser la vie avant le deuil. Il nous a donné l'envie de vivre encore plus, encore mieux. P.C.