La mauvaise éducation
de Pedro Almodovar
avec Gael Garcia Bernal, Javier Camara, Fele Martinez, Daniel Gimenez Cacho, Lluis Homar

SYNOPSIS SUR LE SITE D'ALLOCINE
Deux garçons, Ignacio et Enrique, découvrent
l'amour, le cinéma et la peur dans une école religieuse au début
des années soixante. Le père Manolo, directeur de l'institution
et professeur de littérature, est témoin et acteur de ces premières
découvertes.
Les trois personnages se reverront deux autres fois, à la fin
des années 70 et en 1980. Cette deuxième rencontre marquera la
vie et la mort de l'un d'entre eux.
LA CRITIQUE D'ALEXIA VANHEE
La Loi du désir, titre d'un très beau film d'Almodóvar de 1987, pourrait fort bien servir de fil conducteur à chacune des uvres du cinéaste et particulièrement à La Mauvaise éducation. Plus que jamais, Almodóvarabdique la provocation de ses débuts, pour laisser place à un univers tourmenté, presque exclusivement composé de personnages masculins qui justement, crèvent de désir. Pourtant, La Mauvaise Education ne semble pas si éloigné de ses premières comédies : le superbe générique rappelle les collages de celui de La Fleur de mon secret ; la succession de révélations inattendues, à la limite du vraisemblable, fait penser aux situations improbables de Talons aiguilles ; l'appartement d'Ignacio à Séville offre une réplique de celui de Femmes au bord de la crise de nerfs. Mais Almodóvar n'a plus envie de rire. Son film, en vrai polar tragique, est noir, désespéré, sans issue.
Comme dans Mystic river de Clint Eastwood, tous les événements découlent d'une monstruosité enfouie dans le passé. Dans le cas de La Mauvaise éducation, il s'agit d'un acte de pédophilie perpétré dans un collège religieux par le prêtre Manolo sur le jeune Ignacio. Sujet lourd, mais qui n'est pas au vrai centre des préoccupations d'Almodóvar. Là où un Truffaut se serait sans doute livré à une évocation de l'enfance blessée, le cinéaste espagnol préfère s'attacher à des adultes en souffrance. D'où l'extrême brièveté des séquences au collège, qui ne sont que des clefs pour comprendre les personnages dix ans plus tard. Car l'acte irréparable du père Manolo ressemble à ces cailloux qui tombent dans l'eau et entraînent des ondes de plus en plus larges. Tous les personnages sont ainsi, peu à peu, pris au piège, enfermés dans des rapports faussés qu'ils n'ont pas choisis. Le tragique du film réside autant dans ce passé qui pèse comme un poids mort et dont on ne peut se défaire, que dans l'ironie d'une histoire qui se répète. Le jeune Juan revit ce que son frère avait vécu ; le père Manolo se retrouve englué dans son désir comme dix ans auparavant ; le film dans le film semble revenir sans cesse aux mêmes gestes.
La construction scénaristique de La Mauvaise éducation n'est pas extraordinairement complexe du moins en comparaison de celle de Mulholland Dr de David Lynch. Cependant, à l'instar des personnages, le spectateur se sent pris dans des sables mouvants dont il semble impossible de se dépêtrer. D'une part, il y a ces trois époques, intimement mêlées, qui se répondent les unes aux autres et brouillent les pistes. D'autre part, il y a le mode narratif adopté par Almodóvar : non des flashs-back, mais la lecture d'une nouvelle écrite par Ignacio, réécrite par Juan et corrigée par Enrique le réalisateur. Jusqu'à quel point la subjectivité des personnages a-t-elle modifié, fantasmé la réalité ? Les bifurcations sont multiples, d'autant plus qu"Almodóvar, dans son refus de tout manichéisme, se met à l'écoute de chacun, traque la douleur du père Manolo comme celle d'Enrique, dresse le bilan d'un présent chargé des contradictions du passé. Pour cela, le cinéma occupe une place identique à celle du théâtre dans Tout sur ma mère, et de la danse dans Parle avec elle : il sert de miroir déformant aux passions réelles, fait revivre et apprivoise le passé, sublime des êtres ordinaires qui se retrouvent sosies de Julia Roberts. Et si le cinéma échoue à offrir une échappatoire à la frustration et à l'enfermement, il n'en constitue pas moins la seule lumière de ce film très sombre, à travers un mot final que nous ne dévoilerons pas, mais qui emplit tout l'écran. Bien qu'il soit difficile de déterminer quelle part d'autobiographie contient La Mauvaise éducation, cette foi en l'art cinématographique apparaît d'une force impressionnante. De film en film, Almodóvar édifie une oeuvre de plus en plus complexe et profonde, qui creuse les mêmes obsessions tout en montrant une capacité étonnante à se renouveler. Il ne fait aucun doute que nous sommes face à un cinéaste au sommet de son art : son intelligence et sa maîtrise n'ont pas fini de nous subjuguer.AV