LIAM de Stephen Frears avec Ian Hart, Claire Hackett, Anne Reid, Anthony Borrows, Megan Burns

 

 

Encore un film britannique social, hyper-réaliste , tendance Labour, allez-vous dire. Sauf qu'ici, c'est du Stephen Frears d'une part, et d'autre part, l'intrigue ne se situe pas dans les années 80 et elle n'évoque pas les conséquences sociales, économiques et humaines du désastre des années Thatcher. Le contexte ici: le Liverpool des années 1930 et la crise qui frappe les chantiers navals plongeant toute une famille dans les tourments du chômage. Cela en fait un film un peu plus universel : une sorte de version anglaise des Misérables produit par une chaîne de télé (la BBC) sur un scénario écrit par un homme de télé (Mac Govern) mais réalisé par un vrai cinéaste, qui parvient en partie à le sauver de l'académisme des téléfilms.

 

Dans Libération, Frears parle du scénariste, Jimmy McGovern et dit que c'est pour lui qu'il a décidé de réaliser Liam. "J'ai tout de suite senti que ce film devait se faire. Et j'ai compris aussi que, si je ne mettais pas mon poids dans la balance, la BBC ne le produirait pas. Il y a des auteurs qui font partie d'un certain patrimoine, leur oeuvre appelle le respect: McGovern dans l'audiovisuel, c'est un peu Pinter dans le domaine théâtral. (...) Liam n'est pas un film cher, c'est que ce genre d'oeuvre ne rentre plus dans ses considérations: la télévision est désormais sur une ligne purement capitalistique". Et c'est en effet bien un téléfilm que nous livre Stephen Frears, un téléfilm de très bonne facture tout de même. Il répond au cahier des charges des fictions TV: un scénario solide, des personnages attachants, un contexte social et historique et un dénouement quelque peu forcé et ici mélodramatique et (trop) lourd de sens. Liam entremêle deux intrigues qui découlent de et mettent en lumière le contexte économique, social et politique des années trente dans les villes industrielles du nord de l'Angleterre (ici l'emblèmatique Liverpool): l'une des intrigues concerne le père de famille qui perd son travail et va se rapprocher petit à petit des ligues fascisantes et terroristes antisémites et anti-irlandaises. L'autre va suivre le parcours du petit Liam, sept ans, élève dans une école catholique, qui se prépare à sa première communion et tente d'appréhender la notion de péché et ses terrifiantes conséquences pour la vie éternelle. Dans cette école, on ne voit jamais la maîtresse leur enseigner les maths ou l'anglais, pas plus que l'histoire ou la géographie mais, épaulée par le terrifiant et strict curé, celle-ci leur instille un sentiment de culpabilité et fonde son enseignement religieux sur la terreur (On pense à James Joyce et ses descriptions de l'enfer). Ainsi, le curé tente , dans une fantastique tirade pédagogique, de leur inculquer l'idée d'éternité (pour ceux qui auront vécu dans le péché et qui bruleront pour l'éternité): il leur parle d'une plage où chaque année on viendrait ramasser un grain de sable. Lorsque la plage serait vidée de tous ses grains, alors ce ne serait que le début de l'éternité.

Dans Liam, le metteur en scène en profite cependant pour y aller de son couplet politique en dénonçant les machines à broyer les hommes que sont tous les systèmes ou idéologies (que ce soient le communisme, le capitalisme, le fascisme et la religion catholique). Seuls les enfants ne sont pas encore salis , seuls eux préservent -provisoirement- une forme de pureté imperméabilisée aux effets de tous ces systèmes qui pourtant les accaparent très tôt. Ils ont même la capacité que n'ont plus les adultes de se rebeller ( ainsi Liam mangera deux bouchées de pain avant sa communion alors qu'on lui a bien dit et expliqué pourquoi il fallait être à jeun) mais cette capacité de rebellion n'est qu'éphèmère car les machines à broyer sont plus fortes . Ces mêmes enfants ont davantage la sagesse que leurs ainés : ce sont eux les plus raisonnables , ce sont eux les adultes (ainsi Liam sort sur le pas de la porte tandis que ses parents et son grand frère adulte se "battent" en haut ). Ce sont encore les enfants qui trouvent des solutions aux problèmes et qui résolvent les crises. (Ainsi, la soeur de Liam a payé une dette de sa mère par son travail sans lui dire). Les enfants portent le poids des errements des adultes et les assument. ( La grande soeur joue les entremetteuses entre sa patronne et l'amant de celle-ci , puis elle prévient l'infidèle que son mari écoute la conversation téléphonique qu'elle a avec son amant).

Malgré cette singularité , Liam contient les poncifs des téléfilms ordinaires. Il nous assène des évidences, il fait appel à des sentiments et des réactions épidermiques sans équivoque (oui, on est évidemment scandalisé par les châtiments corporels que subit le mignon petit Liam; on se dit aussi que c'est vraiment pas bien ce qu'il dit Monsieur le curé quand il saisit brutalement le petit Liam et lui dit qu'il devrait avoir honte de gâcher sa communion alors que sa mère a tout fait pour lui acheter son beau costume). Bref, il ne fait que prêcher à des convaincus (je parle ici du metteur en scène) mais c'est finalement le rôle de la télévision, ce rôle éducatif, pédagogique, ce rôle "citoyen " : il est bon , en effet, parfois de rappeler des évidences humaines, de fictionnaliser le bien et le mal, la sincérité et l'aveuglement idéologique ou religieux. Ce sont des piqûres de rappel salutaires pour nos frêles démocraties. Et cela contribue à forger la conscience collective.

 

 

Pourtant, Stephen Frears parvient à éviter l'écueil du manichéisme, du sentimentalisme et du misérabilisme propre aux téléfilms classiques et en cela il se rapproche du cinéma.En effet, aucun des personnages n'incarne à lui seul le bien ou le mal. Les patrons ne sont pas forcément d'immondes égoistes sans coeur (le mari trompé pleure lorsqu'il apprend l'adultère de sa femme; et il semble tout gêné et se sent minable lorsqu'il quitte sous escorte son usine après avoir annoncé la fermeture) et les ouvriers ne sont pas forcément les héros gentils et braves. Le père de Liam est à ce sujet un personnage significatif. Il est à la fois fierté (il refuse d'aller demander au curé de l'aide) et bassesse (il paie une pinte de bière au chef recruteur au pub dans l'espoir d'avoir un emploi); il est à la fois héroisme et force de conviction (il crache à la figure du chef) et lâcheté (l'attentat auquel il participe contre des juifs). Il peut également prononcer des discours jubilatoires (notamment à la messe de communion) contre la religion mais il conclut ces mêmes discours par des propos irrationnels et irraisonnés (antisémites ou anti-irlandais); de plus le moment était mal choisi puisque c'était la communion de son fils.

De plus, Stephen Frears adopte par moments un point de vue cinématographique, il fait de la "mise en scène". Le point de vue adopté est celui du petit garçon. Il délaisse parfois l'aspect politico-socio-historique pour se consacrer aux préoccupations de l'enfant, ses terreurs, son éveil à la vie. Le monde est parfois vu à travers les yeux de l'enfant: ceci est très net dans certaines séquences où on voit l'enfant puis dans le plan d'après on voit ce qu'il voit et à sa hauteur. Les scènes de fête du début du film sont filmées sous cet angle là: ainsi le visage rondouillet et drôle, clownesque du policier qui tente d'empêcher les enfants de regarder dans le pub où les adultes dansent et chantent et boivent .De même, le visage terrifiant du prêtre dans la pénombre du couloir de la maison familiale ou dans celle du confessionnal , les plongées et contre -plongées , singularisent une mise en scène plus inventive et donc plus cinématographique qu'une banale mise en scène de téléfilm.

Par ce point de vue, Stephen Frears abandonne ainsi parfois la distance qui existe entre les personnages et le spectateur (cette distance qui permet à celui qui regarde d'être réceptif aux messages, aux évidences, aux sentiments évoqués plus haut). Et ce qu'on voit alors, on ne l'"analyse" plus mais on le vit. On n'analyse pas la dérive du père, on la vit. Mais ce qu'on vit surtout , c'est l'amour qui lie les membres de cette famille. Cet amour est d'ailleurs exprimé dans une scène à la fois émouvante et drôle: c'est la scène des confessions successives de Liam et de sa soeur. Là, Stephen Frears nous surprend car les révélations qui y sont faites ne sont pas vraiment celles attendues et dévient du scénario des téléfilms destinés à renforcer la conscience collective pour aborder un territoire plus intime et donc plus cinématographique. Ainsi, Liam confesse en chantant (car lorsqu'il est trop ému, les mots ne sortent pas) qu'il a vu sa mère nue mais ce que l'on ne soupçonnait pas, c'est que ce qui le tourmentait, c'était les poils pubiens de sa mère (chose anormale à ses yeux) et non le fait d'avoir vu le corps de sa mère ou d'en avoir été ému. D'ailleurs pour lui, le péché, c'est les poils car le prêtre lui avait expliqué une fois que le péché, c'était ce qui nous tourmentait. Quant à sa grande soeur elle confesse avoir voulu comme mère sa patronne (car elle s'habille bien et elle n'en a pas honte) à la place de sa mère et elle en est profondément tourmentée et culpabilisée. Et si elle l'est, et si Liam trouve anormal les poils pubiens de sa mère, c'est justement parce qu'ils aiment beaucoup leur mère. Et cet amour qu'ils éprouvent tous les uns pour les autres et qui s'exprime par des voies parfois paradoxales , on le vit aussi. Par la mise en scène, nous, spectateurs , faisons partie de la famille. Nous voyons notre papa, notre maman, notre grande soeur et notre grand frère -et non des personnages de téléfilm-et nous ne les jugeons pas car on les aime et ils nous aiment.

 

On succombe à l'efficacité du scénario de ce film étrange et en même temps, on reste un peu sur notre fin au niveau cinématographique même si les acteurs sont dans l'ensemble magnifiques (et notamment la mère jouée par Claire Hackett). Ce film n'est ni totalement un téléfilm, ni totalement un film de cinéma. Ce serait plutôt un film de télévision réalisé par un grand cinéaste.P.C.

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