LITTLE SENEGAL de Rachid Bouchareb avec Sotigui Kouyaté, Sharon Hope et Roschdy Zem...

Le premier plan du film : l'encadrement de la porte donnant sur la mer par où les esclaves quittaient pour toujours l'Afrique afin d'aller servir leurs maîtres en Amérique. A la fin du film, on retrouve ce même plan mais sa portée est différente et élargie. En effet, derrière cette porte ne se trouve pas seulement l'histoire d'une partie du peuple du héros (Africain vieillissant , guide à la Maison des Esclaves sur l'île de Gorée au Sénégal) pas plus qu'un film au discours accusateur ou lénifiant sur la condition des Noirs ou encore un film à vocation pédagogique, film de mémoire à usage des nouvelles générations de Noirs et de Blancs pour lesquels cette histoire est lointaine et oubliée. Ceci est le rôle des musées. A la fin du film, le héros, qui revient d'Amérique où il a retrouvé de lointains cousins descendants de ses ancêtres sait que derrière cette porte , au delà des océans, il y a surtout des êtres humains qui vivent, souffrent, aiment et meurent tout simplement, avec lesquels le lien qu'il entretient est profondément humain.
Ce film commence presque comme un documentaire. Nous sommes avec un groupe de touristes afro-américains dans le musée relatant les derniers moments des esclaves au Sénégal avant leur embarquement pour l'Amérique. Et le héros du film est notre guide. S'approchant de deux femmes à l'évidence émues et bouleversées, le guide leur dit: "c'est de là que vous êtes partis". Et c'est de là qu'il va partir lui aussi, après quelques recherches généalogiques, sur les pas de ses ancêtres. Il va refaire le même chemin et nous le suivons dans sa démarche. Il débarque en Caroline du Sud , va consulter les archives . ce qui est intéressant ici, c'est qu'on sent qu'il dépend des blancs (les employés qui tiennent les registres notamment) et que ces mêmes blancs se sentent un peu redevables et se dédouanent de ce lourd passé en proposant modestement leur aide. On découvre également à quel point ces recherches sont rendues difficiles à cause de faits historiques, notamment le fait que les esclaves perdaient leur nom en arrivant et prenaient souvent celui de leurs maîtres. Le héros découvre que son ancêtre a été un "runaway slave" (c'est à dire qu'il a fui la propriété de ses maîtres), ce qui rend sa quête encore plus complexe. L'angle d'attaque est intéressant et permet de voir dans le présent le poids de l'Histoire. Mais dans l'ensemble, les Etats-Unis favorisent ce travail de mémoire et le film le montre. Tout comme ses ancêtres, le héros du film suit un parcours : de l'esclavagisme dans les plantations du Sud à l'émancipation jusqu'aux difficultés économiques dans l'Amérique urbaine. Et son parcours, celui-ci volontaire, est parsemé de moments forts, lorsqu'il se retrouve notamment face à une tombe dans le Sud, puis lorsqu'il se dirige vers la magnifique demeure des Robinson et se retrouve face à face avec une descendante des maîtres de ses ancêtres (aucune animosité de part et d'autre d'ailleurs) et enfin lorsqu'il arrive à New York, grande silhouette fragile dans le métro. La musique ponctue et illustre ces moments forts (les chants d'esclaves et le Gospel dans le Sud , puis le blues , puis le blues plus électrique en arrivant dans la ville et enfin le jazz). La valeur documentaire est plus singulière lorsque le film se met à traiter les relations difficiles et l'incompréhension entre les Afro-américains et les immigrés Africains beaucoup plus récents car c'est un sujet fort peu abordé et développé. Et dès son arrivée à Harlem, ou plutôt à Little Senegal, notre héros est confronté à cette haine entre les deux communautés par l'intermédiaire de son neveu chez lequel il loge et qui met en garde son oncle contre les Afro-américains. Cette animosité s'appuie sur des différences culturelles : Hassan , le neveu, représente une certaine tradition africaine où la femme est maintenue en esclavage par son mari,où on cultive et entretient un sens et un respect de la famille inconditionnels tandis que un de ses amis qui essaie d'obtenir la fameuse "carte verte" se prépare à un mariage blanc avec une Afro-américaine qui tente de lui enseigner l'histoire des USA et qui surtout s'intéresse à l'argent . Mais dans cette haine, cette méfiance réciproque, il y a aussi une certaine honte, la volonté de rejeter et refouler le passé et l'autre car l'autre renvoie à ses propres angoisses sur son identité. En effet, les Afro-américains, ont du mal à trouver leur place dans cette société américaine et pourtant ils sont plus américains que les Africains et même plus américains qu'africains. Quant aux Africains d'immigration récente, ils voient en ces Afro-américains des Africains dénaturés; or ils sont là eux aussi pour s'intégrer. Bref, chacune des communautés face à l'autre se trouve face au problème de son identité. Car les Africains eux mêmes (ceux d'Afrique et qui y sont restés) ont été colonisés et donc dénaturés. On leur a enlevé leur identité aussi d'une certaine façon. La preuve en est que beaucoup d'entre eux dans Little Senegal parlent en français. Ce point là (celui du problème de l'identité) tient surement beaucoup à coeur au réalisateur d'origine algérienne.
Il n'y a pas de volonté de faire pleurer sur le sort des esclaves ou des Noirs, pas plus qu'il n'y a de volonté d'accabler le blanc esclavagiste ou colonialiste. D'ailleurs les Noirs (que ce soient les afro-américains ou les africains ne sont pas "tout blancs" : Hassan bat sa femme, d'autres tuent) Il y a surtout la volonté de raconter une histoire à hauteur d'homme, de voir comment l'Histoire (avec un grand H) agit sur l'homme. Ce qui , au départ, constituait une sorte de pèlerinage (ce voyage à la recherche des descendants d'ancêtres partis sur les négriers vers l'Amérique), ce qui revêtait un caractère symbolique devient avant tout une véritable aventure humaine. A chaque étape de son périple, l'Histoire prend forme humaine, devient réalité et présent, s'incarne. D'abord il y a ce face à face avec la descendante des maîtres , puis cette scène magnifique dans le cimetière new-yorkais enneigé où le héros gratte la neige pour découvrir les noms de ses cousins (on est passé de la recherche livresque et intellectuelle à un geste physique ancré dans le présent) et enfin la première fois qu'il voit Ida, sa cousine, la descendante vivante de ses ancêtres , coiffée de son bonnet de laine , sortant de son appartement de Harlem pour rejoindre le kiosque qu'elle tient à quelques mètres de là. Très vite, notre héros va oublier l'Histoire avec un grand H car il va vivre son histoire. Il va même tomber amoureux d'Ida .Ce passage de l'Histoire à son histoire pour le héros est bien illustrée par le fait qu'il ne dit rien à Ida pendant longtemps sur sa venue et sa rencontre avec elle, au début par méfiance sans doute et appréhension puis ensuite parce qu'il pense à vivre son histoire, un point c'est tout. Ce n'est que bien plus tard qu'il lui révèlera leurs ancêtres communs. De même lorsqu'à son arrivée Hassan le met en garde contre les Afro-américains et lui déconseille de s'aventurer à rechercher et rencontrer Ida, il lui rétorque que c'est la famille et donc que c'est différent. Quand Hassan le met une deuxième puis une troisième fois en garde alors qu'il s'est déjà installé chez elle et s'implique dans sa vie, il ne lui répond plus que c'est la famille mais qu'il tient à cette femme.
On a glissé imperceptiblement de l'Histoire à l'histoire (ou plutôt une histoire d'un homme). C'est à cela que le réalisateur s'intéresse. D'ailleurs le héros révèle à son neveu que ce qui l'a poussé à entreprendre ce chemin dans l'Histoire de son peuple est un rêve qu'il a fait d'un ancêtre qui lui a parlé et l'a invité à chercher ses descendants et qu'ainsi il trouverait la paix de l'âme. Donc il s'agit bien d'une motivation intime et personnelle et non un sentiment de pèlerin ou une motivation historique au nom de son peuple. Bouchareb ne fait pas une fresque sur l'histoire de l'esclavage des origines à nos jours (ce n'est pas Lelouch!) mais s'intéresse aux hommes dans l'Histoire et il reste à échelle d'homme (l'histoire se déroule sur quelques mois tout au plus mais on est confronté à la vie (la naissance du bébé d'Eileen , la petite-fille d'Ida) et à la mort (celle d'Hassan)). L'Histoire (avec un grand H) y est racontée à travers une galerie de personnages , qui sont des caractères typés mais pas stéréotypés : Hassan , immigré africain qui tente de s'intégrer mais qui est très enfermé dans la tradition ; sa femme soumise ; l'ami qui cherche à obtenir sa carte verte; l'Afro-américaine sexy et matérialiste, Ida et sa petite fille Eileen qui ne se comprennent pas , le père indifférent d'Eileen réfugié au New Jersey , les amis zonards d'Eileen...Et puis il y a le héros : caractère typé au départ (il débarque chez son neveu aigri, rempli de ses principes de sage africain , vêtu de sa grande chemise africaine quand il va se coucher ) mais peu à peu , lui qui débarque dans ce monde si différent, au sein de l'Histoire de son peuple et de ses ancêtres, qui porte un regard neuf et vierge sur les hommes et les femmes qui composent les deux communautés noires en Amérique, il va incarner l'homme vierge dans les tourments de l'Histoire. Pour incarner cette humanité, Kouyouté semble être l'acteur idéal avec sa fragilité, sa (fausse) naïveté et sa candeur, sa silhouette dégingandée. Le personnage qu'il joue ne représente aucune des deux communautés mais il représente l'homme dans toute son humilité et sa grandeur et il reste homme. Sa fragilité apparente est finalement sa force car c'est finalement lui qui s'en sort le mieux, qui s'adapte le mieux parmi tous les Noirs (Africains ou Afro-américains). C'est lui le plus fort finalement parmi tous les personnages du film. Plus fragile mais finalement plus fort qu'Ida, qui au premier abord est dure (la première fois qu'il la voit, elle est en train d'engueuler le balayeur lui reprochant de ne pas faire son travail et le menaçant d'écrire à la mairie). Plus fragile mais finalement plus fort qu'Hassan qui mourra. Plus fragile mais finalement plus fort qu'Eileen , la petite fille enceinte et fugueuse et qui dit que pour être considérée et regardée il faut être prête à baiser. Plus fragile mais finalement plus fort que la standardiste afro-américaine qui se fait payer pour se marier avec un clandestin mais qui ne parvient pas à savoir vraiment ce qu'elle veut.Tous ces personnages ont cherché à se forger une carapace (symbolisée par le bonnet en laine de Ida) mais leur carapace n'est que superficielle. Tandis que lui est arrivé avec sa candeur, son innocence, sa "virginité originelle" et c'est cela qui lui permet de survivre dans ce monde. Mais le réalisateur ne cherche pas à dire que c'est la bonne attitude pour réussir à s'intégrer car de toute façon, le héros n'est pas venu pour ça. Sa position est différente et s'il s'en sort c'est justement parce qu'il n'est pas venu pour s'intégrer, pour rester. Bouchareb tient et parvient à maintenir son film à hauteur d'homme mais il tient aussi à affirmer sa foi en l'homme car malgré les conceptions de la vie différentes des uns et des autres, des sociétés, malgré les préjugés, les différences de cultures, ou même les difficultés à communiquer au sein de la même famille (Ida et sa petite fille Eileen) , rien n'est inconciliable. C'est le héros qui permet d'instaurer le dialogue avec Eileen (elle lui parlera ouvertement ). C'est encore lui qui , au moment de la naissance du bébé d'Eileen tandis qu'elle refuse de le voir et de le garder l'amènera à changer d'avis tout en ne rejetant pas les conceptions qui guidaient son choix premier.
Il y a deux parties distinctes dans ce film: les recherches du héros -et on est proche du film documentaire avec un angle d'attaque original et passionnant- puis toute la seconde partie qui se déroule à Harlem -et on plonge dans la fiction, à la fois comédie et tragédie-. Mais le sujet du film n'est pas le résultat des recherches entreprises par cet homme ( dont d'ailleurs le réalisateur et le héros s'éloignent au fur et à mesure pour s'attacher à observer les hommes)mais un pan de la vie de celui-ci. Cette recherche n'est presque qu'un prétexte pour plonger cet homme (un homme) dans l'univers américain et lui faire vivre une aventure humaine avec toutes les contingences historiques et sociales que cela implique mais où l'humain prime. A ce propos, il est très significatif d'apprendre , dans Télérama, que le réalisateur a passé des mois sur le terrain (à Little Senegal dans Harlem) avant d'écrire le scénario. Bouchareb ne propose pas une vision du monde entièrement désespérée, ni entièrement angélique dans son film. Il est conscient des réalités et des bloquages et si quelques points dans l'histoire ont un dénouement heureux ( et ce n'est pas le cas de tous) c'est parce que le héros vient de l'extérieur. Bouchareb, tout comme son héros, n'est pas aussi naïf. Mais il tient à montrer qu' il y a une part positive dans l'homme aussi.