Lost in La Mancha (2003)

de Keith Fulton & Louis Pepe

LA CRITIQUE D'ALEXIA VANHEE

 

De La Nuit américaine de François Truffaut au récent Sex is comedy de Catherine Brellat, de nombreux films ont placé des tournages imaginaires au cœur de leur scénario. Lorsque le tournage a réellement eu lieu et a donné naissance à un véritable film, cela s’appelle un making-of, et cela se trouve essentiellement dans la catégorie « bonus » des dvd. Lost in La Mancha constitue une expérience inédite, puisque le tournage du film dont il est question, The man who killed Don Quichotte, a été abandonné, et que ledit film ne semble pas prêt de voir le jour…

The Man who killed Don Quichotte était un projet du réalisateur Terry Gilliam, ex- Monty Python, par ailleurs auteur des remarquables Brazil et L’Armée des douze singes. Un metteur en scène ambitieux, qui ne craint pas de se lancer dans des aventures démesurées et aime à se lancer des défis impossibles. C’est grâce à sa disponibilité que Lost in La Mancha a pu voir le jour, car il a accepté, pour les besoins du making-of, de porter un micro ouvert en permanence. Ce qui donne une grande quantité de matériau, pris sur le vif, pour un tournage chaotique et cauchemardesque. De manière tout à fait saisissante, on peut ainsi voir la belle énergie de Terry Gilliam s’effriter au fur et à mesure que les problèmes s’accumulent ; à la fin du documentaire, il n’est plus maître de rien et ne peut que tenter de limiter les dégâts. Véritable film catastrophe sans happy-end, Lost in La Mancha est aussi le constat d’une frustration créatrice poignante et d’années d’effort anéanties.

Car la préparation du film est d’emblée présentée comme une épopée à elle toute seule : l’adaptation d’un des plus grands classiques de la littérature mondiale, la recherche des décors à travers toute l’Espagne, la création des dizaines de costumes d’époque, le casting enfin. Don Quichotte est un rôle exigeant dont Jean Rochefort semblait l’incarnation idéale ; comment retrouver un autre acteur de soixante-dix ans, au talent égal au sien, et qui sache monter à cheval ? Lost in La Mancha aborde également le problème des fonds qu’il faut réunir, des producteurs et des assurances qui font la pluie et le beau temps… Le spectateur peut alors prendre pleinement conscience de la fragilité d’un projet cinématographique, et combien mettre des films sur pied peut se révéler laborieux. The man who killed Don Quichotte apparaît alors comme l’exacerbation de toutes ces difficultés, la victoire des obstacles matériels sur la création artistique.

Pour autant, on aurait tort de voir dans Lost in La Mancha le constat d’un échec déprimant. Au contraire, à travers une voix-off ironique, des petites séquences d’animations, un montage énergique, il se présente presque comme une farce, dont les excès paraissent si invraisemblables qu’ils finissent par prêter à rire. « Que faire d’autre ? », semble d’ailleurs demander Terry Gilliam. Mais ce bel élan est aussi l’occasion de ne pas encore enterrer le film avorté, de le faire vivre, ne serait-ce que par étincelles. Un autre grand réalisateur, Orson Welles, avait subit la malédiction de Don Quichotte : son film est resté inachevé à jamais. Les droits de celui de Terry Gilliam, eux, sont pour l’instant détenus par une compagnie d’assurance. The Man who killed Don Quichotte n’est pas encore mort : Lost in La Mancha se présente peut-être comme le moyen de ranimer la flamme de ce film pour l’instant éteinte… AV

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