La reine Margot (1994)

de Patrice Chéreau

avec Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Jean-Hugues Anglade, Vincent Pérez, Pascal Greggory, Virna Lisi

LA CRITIQUE D'ALEXIA VANHEE

Jean-Luc Godard considérait toute adaptation littéraire comme étant impossible. Il est vrai que face à une œuvre de haute valeur, il n’y a guère que deux alternatives : l’affadissement ou la trahison. Patrice Chéreau, manifestement, a choisi la trahison. Cet éloignement peut difficilement lui être reproché : Alexandre Dumas lui-même avait pris ses distances avec la réalité historique dans laquelle il s’inscrivait. Alors que le romancier avait privilégié les rebondissements, les complots, les machinations, le cinéaste préfère s’intéresser à la démence d’une famille royale pourrie de l’intérieur.

Au centre de ce long film, le massacre de la Saint Barthélemy. Un carnage effroyable, une nuit d’épouvante qui inonda les rues de Paris de flots de sang. Cet épisode horrible n’est que l’aboutissement ultime et exacerbé de la folie qui gangrène le palais royal. Dès la première séquence du mariage, grandiose, écrasante, le déséquilibre guette, dans cette reine-mère trop hiératique, ces frères trop aimants. Grâce à l’intrusion d’un personnage étranger à ce monde, Henri de Navarre, Patrice Chéreau va traquer chacune de ces failles, avant de révéler leurs conséquences sur l’Histoire de France. On est bien loin d’une reconstitution figée et ampoulée : à chaque scène, la violence éclate là où on l’attend le moins ; dans ce nid de serpents, où ennemis et amis sont indiscernables, la tension permanente crée un danger de tous les instants. Pour exprimer ces ambiguïtés, ces élans de folie et de rage, le cinéaste a su s’entourer d’une distribution au-delà de tout éloge : Daniel Auteuil, Dominique Blanc, Jean-Hugues Anglade, Pascal Greggory. Avec, au centre de la cage aux fauves, Isabelle Adjani, loin des rôles d’amoureuse éplorée qu’elle nous a (trop) souvent fait voir. Elle fait de Margot une exaltée, certes, une passionnée, mais elle la pare aussi d’une lucidité, d’une pureté qui la placent au-dessus de la démence et du vice qui l’entourent. Elle est le guide, la lumière ; elle est aussi prisonnière de ce dont elle est issue, de ce dont elle a reçu l’héritage. D’où cette terrible réplique finale que Margot prononce, alors que les êtres qui lui étaient chers sont morts et que sa robe est maculée de sang : « Qu’importe si je garde le sourire ». L’Histoire se calmera, la paix reviendra, mais Margot sera éternellement rattachée à cette famille maudite. Constat sans appel d’un film à la fois terrible et éblouissant, pièce maîtresse de l’œuvre du grand Patrice Chéreau. AV

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