MARIE-JO ET SES DEUX AMOURS
de Robert Guédiguian avec Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Julie-Marie Parmentier

Et c'est reparti avec la troupe à Guédiguian, les mêmes acteurs, la même ville (Marseille) et surtout le même amour communicatif pour les personnages de ce film romantique à la trame mélodramatique qui raconte , comme le titre l'indique , l'histoire d'un adultère. Comme toujours chez Guédiguian, le décor, l'environnement, les personnages sont plongés dans la réalité contemporaine et répondent à des critères réalistes mais l'histoire , elle, n'est pas réaliste ou plutôt elle est nettoyée des scories imparfaites de la réalité au profit d'un univers auquel le réalisateur tient et se complait à cause du bien-être qu'il véhicule .
Guédiguian accapare le genre mélo sentimental et le plie à son univers, à savoir celui des gens simples. Il nous raconte dans ce film comment des gens simples et humbles, humainement et socialement, peuvent eux aussi vivre une histoire complexe, lyrique , grandiose et extraordinaire mais qui , comme eux, reste simple et humble. Habituellement, les drames sentimentaux , les histoires d'adultère sont le fait de personnages haut en couleurs, naissent d'un mal-être ou d'un échec, sont le fruit de frustrations accumulées et de non-dits douloureux. Ici, rien de tout cela. Nous ne sommes pas dans un milieu bourgeois (ou du moins les personnages, malgré leurs occupations professionnelles -l'un est patron d'une petite entreprise du bâtiment-, n'en ont pas la mentalité, bien au contraire), le couple que forment Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin est très complice et ils s'aiment encore comme des adolescents (les regards qu'ils se lancent lors d'une fête en disent long) et sont encore très joueurs au niveau sexuel ( ils font l'amour dans les bateaux dans le port de Marseille). Ils vivent un amour harmonieux, parfait, sans ombre au tableau. Et pourtant, Ariane a un amant qu'elle aime profondément, ni plus ni moins que son mari. Elle a bien essayé de résister au début ("c'est si facile de résister") mais elle n'a pas pu. C'est de l'amour qu'elle ressent pour cet homme.Elle n'a pas l'impression de tromper ni de trahir son mari .Lorque le mari découvrira cette liaison qu'il n'a jamais soupçonnée (la confiance règnait entre eux) , il n y aura pas de signes extérieurs de tensions, de jalousie. Il n y aura pas d'envies de meurtres, d'expressions de crise, de douleur. Il n y aura que retenue dans la souffrance, sobriété dans les réactions, dignité dans la douleur, intériorisation discrète mais profonde dans la passion. Et puis tout cela se passe à Marseille, dans la clarté et la légèreté de sa lumière même pendant l'orage, dans cette ville grouillante qui invite à aimer, qui invite à vivre des histoires, où rien n'est grave , une ville qui donne envie à la fois de partir et de rester, où tout semble possible , même l'impossible, où l'on a tout pour être disposé à tout accepter à partir du moment où l'amour est là.
Alors, malgré cela, le mélodrame va fonctionner. Même si les personnages restent sobres et retenus malgré ce qui leur arrive émotionnellement, l'intrigue va quand même avancer . Et ce qui la fait avancer ici, ce n'est pas les réactions des deux hommes face à la situation dans laquelle ils se trouvent (d'ailleurs,les deux ne font rien, acceptent l'état de fait sans broncher) , ce n'est pas non plus les décisions prises par la femme (elle ne peut pas en prendre dit-elle ou bien lorsqu'elle en prend une, elle prend la décision contraire quelque temps après) pour sortir de l'impasse, ce n'est pas des faits qui auraient pour but de réduire à néant ce double amour. Non, ce qui fait avancer l'histoire, c'est tout ce qui permet d'affirmer et de pouvoir vivre ce double amour. En effet, Marie-Jo fait en sorte que ses deux hommes se rencontrent et elle souhaite qu'ils s'apprécient. En fait, elle veut faire partager aux deux hommes qu'elle aime son bonheur , le bonheur qu'elle a d'être avec l'autre. Evidemment, les deux hommes ont du mal à l'accepter, à le vivre mais malgré tout, continueront ainsi et essaieront tant bien que mal . Bien sûr, tout cela est générateur de souffrance, pour les deux hommes mais aussi pour Marie-Jo qui lutte pour rendre possible l'impossible. Elle exprime à plusieurs reprises cette souffrance d'aimer et d'être aimée par deux hommes de façon explicite.L'amour est quelque chose d'absolu. Les fondus enchainés et les images superposées utilisés par le réalisateur font ressentir la souffrance de Marie-Jo et font prendre conscience que l'idéal serait d'avoir plusieurs vies pour vivre pleinement et sereinement ces deux amours. Enfin, la fin tragique qu'impose le genre est lui aussi causé non pas par la vengeance ou le destin, mais par l'amour et des faits simples et banals.
Pour apprécier un film de Guédiguian, il faut accepter de rentrer dans son univers, oublier les contingences de notre monde et adopter les pré-requis et les partis pris du réalisateur. Et l'un de ces partis pris , c'est de ne montrer que le bon côté des gens. Malgré tout ce qu'ils subissent, les deux hommes se contiennent, ne dépassent jamais la limite du non-retour (ce que l'on comprendrait aisément) non pas par faiblesse, ou par lâcheté mais parce qu'ils sont représentatifs d'une utopique vision de Guédiguian qui a foi en la nature humaine, en la tolérance et en l'amour. Même la fille du couple dont la réaction à l'adultère de sa mère est violente et sans compromis n'est guidée que par son idéalisme.
Le sexe est représenté non pas comme une activité animale mais les corps sont sublimés par la composition de l'image. Il met en scène le contrôle de l'homme animal ( la main épaisse et forte de Meylan s'apprivoise lorsqu'elle caresse le corps nu d'Ariane Ascaride). Les scènes d'amour sont davantage des nus artistiques que des scènes de porno. Le côté trouble est effacé . Tout est sain chez Guédiguian. Même la rencontre voulue par Marie-Jo entre ses deux hommes n'a pas gêné l'amant pourtant réticent au départ car cela a été fait par amour et non dans un esprit malsain.
Il faut accepter d'être fleur bleue et il faut accepter les histoires populaires chez Guédiguian. A ce propos, l'une des scènes du film est révélatrice. Ariane passe chez un vieil homme qu'elle conduit régulièrement à l'hôpital pour faire des dialyses. Celui-ci est à sa fenêtre, un verre de vin rouge posé sur le rebord dominant la mer et la côte. Elle éprouve le besoin de lui parler. Cet homme lui dit que les histoires que l'on vit nous aident plus tard quand on s'en souvient à attendre que la nuit tombe sur notre vie.
Les histoires nous aident à vivre même si celles qu'on vit -comme celle que vit marie-Jo et ses deux amours- sont parfois difficiles à vivre. Et l'histoire que nous raconte Robert Guédiguian con,tribue à nous aider à aimer. PC