MISCHKA de Jean-françois Stévenin

avec Jean-François Stévenin, Jean-Paul Roussillon, Salomé Stévenin, Rona Hartner...

 

" Une vraie famille ça se choisit " est-il dit en sous-titre du film sur l'affiche. Et les 4 personnages principaux en proie à des difficultés dans leurs propres familles naturelles vont former une famille atypique au fur et à mesure de leur échappée sur les routes de la France profonde dans ce road-movie densément humain qui pose un regard sur des gens (alcooliques, vieux, gitans ) qu'on ne regarde pas habituellement (ou seulement avec commisération ou pittoresque ) . Et pourtant ils sont très intéressants et riches car ils recherchent et incarnent un souffle de vie et de liberté qui traverse ce film et pénètre le spectateur. La France profonde est bien plus profonde qu'on le dit et incarne des aspirations fondamentales que l'être "social" ne voit plus tant il est engoncé dans le fonctionnement que lui dicte la société.

 

Tous les personnages désoeuvrés ou décalés ou même déjantés ont bien évidemment tous une histoire et donc une famille et leur situation actuelle dans la marge est liée à leur histoire de famille. La famille est le thème central de ce film, son point de départ et son point d'arrivée. La famille, c'est ce que Mischka fuit ( il fuit le coffre de la voiture de son fils en route pour le camping dans la Gironde , il fuit les disputes de son fils et sa belle-fille); c'est aussi la mère que l'on ne voit jamais de l'adolescente Jane et son petit-frère Léo qui fuguent . La famille c'est ce qu'on fuit mais c'est aussi ce qu'on recherche : ainsi Gégène part pour retrouver sa fille Delphine qu'il ne voit plus depuis son divorce et si Jane fugue c'est pour aller voir son père. Joli-Coeur-l'ex choriste de Johnny Halliday et manouche-a des désirs d'enfants et donc de famille. Gégène évoque souvent ses rêves d'une famille harmonieuse et lorsqu'il rencontre une femme à la fin dont il tombe apparemment amoureux, il s'empresse de reformer le noyau familial traditionnel avec ce qu'il a sous la main à savoir ses compagnons de route et joue le rôle du père de famille moyen en demandant à Jane de se dépêcher de préparer le petit car "nous avons 400 bornes à faire pour rentrer". Les personnages souffrent de la décomposition de leurs vies de famille mais la famille composée est tout autant bordélique : les disputes entre le père de Mischka et sa femme, leurs étranges jumelles qui semblent peu impliquées dans leur cellule familiale, la jalousie , le manque de désir etc... Et finalement si cette famille n'est pas officiellement décomposée, on voit bien qu'elle se décompose, ainsi chacun vaque à ses rencontres et à ses petites activités sur l'aire d'autoroute jusqu'à en perdre le vieux père. C'est à partir de tous ces échecs de vie de famille que les personnages du film vont se croiser et faire un bout de chemin ensemble et recomposer une famille de circonstance mais qui semble elle pourtant mieux fonctionner. et si elle fonctionne bien, c'est qu'elle n'est pas fondée sur la contrainte . Dans cette "famille" les rôles ne sont pas figés par exemple; en effet le grand-père devient parfois le petit garçon triste et qui boude et qui a besoin d'être consolé par l'enfant, le père et le fils sont parfois frères, parfois mari et femme, parfois le père devient fils et inversement. La fille répare l'automobile et devient père ; elle est parfois mère pour le père. Et si malgré les accrocs, les bouderies, le lien n'est jamais entamé ou mis à mal, c'est parce que comme le dit Gégène à Mischka "je n'ai rien à t'expliquer". Cette vraie famille fonctionne car chacun accepte l'autre tel qu'il est et n'attend pas de lui un rôle ou comportement particuliers. ils s'acceptent tels qu'ils sont et vivent ensemble ou même se quittent mais jamais définitivement.

 

Certes, ils sont jetés sur les routes ensemble un peu malgré eux et rien apparemment ne les destinait à se rencontrer. Peu de points communs entre cette ado fugueuse apparemment de bonne famille et ce vieux bourru qui déteste les "Boches", cette manouche libre et pleine de vie et Gégène un alcoolique désespéré si ce n'est une certaine marginalité ne serait-ce que temporaire. et c'est le fait que Jane croise des gendarmes qui l'entraine vers Mischka à qui elle demande de jouer le rôle du grand père. Et pourtant le voyage va les rapprocher. Comme dans tous les road-movies, les personnages changent au gré des évènements et des rencontres qu'ils font. Certes, leur voyage a un semblant de but -du moins pour certains- mais au fur et à mesure, le but de l'un devient le but de l'autre. Ils épousent les motivations de leurs compagnons mais finalement quand ils atteignent leur but, ils sont déçus et frustrés. Ainsi Jane est mal à l'aise quand elle revoit son père et ça ne se passe pas comme elle espèrait (il ne correspond pas à l'image romantique qu'elle s'en faisait et elle n'obtiendra pas ce qu'elle était sans doute venue chercher , à savoir son retour) et alors elle se réfugie dans son autre famille pour trouver du réconfort et notamment auprès de sa soeur d'adoption qui pour la consoler l'amène dans les coulisses du spectacle de Johnny Halliday. Le bout du voyage leur montre que l'essentiel est ailleurs, non pas dans le but à atteindre mais dans le cheminement et le voyage lui-même. c'est le prpre de tous les road-movies. Et le voyage entrepris a pour cadre la France dite profonde: celle de la route des vacances où l'on croise des pêcheurs et des vieux regardant le tour de france, celle des campings et des places de village où se réunissent les soit-disants beaufs, celle des gens banals et "inintéressants" mais qui flirtent avec la marginalité comme les 4 personnages principaux du film, celle des idiots de village et des fans de Johnny. Stévenin trace un portrait de cette France là mais loin de tenir un discours souvent convenu sur elle, loin d'adopter un point de vue le plus souvent dédaigneux et condescendant, il fait le choix de l'objectivité et de l'humain. Tous les personnages de français moyens ont une épaisseur et ne sont pas simples à cerner; il évite toute simplification et caricature.Il ne tombe pas non plus dans l'angélisme béat et affronte les relents de xénophobie de ses personnages avec franchise.Même Mischka se lance dans des diatribes pleines de haine envers les Allemands.. A part peut-être le fils de Mischka qui est dans un premier temps ridiculisé par le traitement qui lui est fait en tant que français moyen mais finalement même lui n'est pas jugé car il se cherche et tient aussi de son père. Toute cette France profonde n'est pas soumise au jugement de Stévenin. Elle est là avec ses zones d'ombre et on fait avec mais elle est aussi très riche comme nous le montrent tous les personnages croisés. Ainsi, ce Muller qui apparait d'abord comme l'idiot du village se révèle être quelqu'un de très soucieux et de très protecteur vis à vis de Gégène duquel il ne cesse de dire qu'il est très fragile. Lui sait s'amuser avec le petit Léo et finalement sait le faire rêver. Lui seul comprend l'importance du rêve dans nos vies. Son univers , pour autant étrange, n'en est pas moins très riche et cohérent. C'est donc le regard qu'on porte sur cette france profonde qui en fait la "beauferie" habituellement décrite. Et il suffit, comme Stévenin le fait et nous invite à le faire , de prendre le parti de la liberté de regard pour la voir autrement, cette France-là.

 

Et c'est cette liberté ou la quête de cette liberté que dégage et exprime au plus profond d'elle-même cette France décrite dans le film. Tous ces personnages incontrôlés et incontrolables sont mus par le désir d'"être" ensemble, de "vivre" ensemble loin de toute contingence (famille et boulot) qui empêche de jouir pleinement de la vie. Gégène perd son boulot en partant ainsi sur les routes et en amenant avec lui un locataire de l'hospice. Et ils n'aspirent qu'à goûter à ces moments de plénitude rendus par des scènes magnifiques : ainsi lorsque les deux hommes -Mischka et Gégène-volent littéralement au dessus des champs tandis que Gégène pousse Mischka dans sa chaise roulante ou encore lors des scènes de table où tous rient au soleil et discutent joteusement en évoquant leurs souvenirs de mômes. De même, il n'est pas innocent que Stévenin fasse un détour par chez les gitans, les gens du voyage qui incarnent une forme de liberté hors des contraintes de lieu et de temps et loin des contingences de nos sociétés fondées sur l'efficacité et la productivité. Stévenin nous gratifie de ses plus belles scènes dans le camp de gitans avec Jane dansant et se lachant complètement. La quête de la liberté apparait non seulement dans la façon d'être des personnages mais aussi dans la narration . En effet même s'il y a des pistes d'explication des actes des personnages celles ci ne sont pas confirmées par le scénario lui-même et même parfois elles ne sont pas vérifiées. Ce que certains ont pris pour des erreurs techniques de mise en scène et de scénario est pour moi révélateur de l'esprit de liberté que cherche à rendre avant tout le metteur en scène. Gégène cherche à revoir sa fille mais Muller nous explique que ce n'est pas la première fois et qu'à chaque fois il disparait et le retrouve saoul. Alors, qu'est -ce qui le fait vraiment partir cette fois ci? De même on ne sait pas vraiment si Mischka est abandonné ou si c'est lui qui décide de ne pas repartir avec son fils . Mais finalement tout cela importe peu. ce qui compte pour Stévenin, c'est d'évacuer tout a priori dans notre regard - et donc de libérer ce regard- de spectateur du film et du monde. Notre façon de voir les personnages est sans cesse remise en cause par la façon de nous les présenter: ainsi, Mischka et Gégène donnent souvent l'impression d'être des fous échappés de l'asile , de même que Muller semble simple d'esprit mais ensuite, Mischka qui ne parlait pas devient soudain volubile et très raisonnable avant de proférer des paroles anti-allemandes et violentes. De même , Gégène passe au début du film pour un type plein de compassion puis ensuite, il passe pour un alcoolo égoîste. Bref, tous nos préjugés tombent peu à peu et tous nos jugements de valeur sont sans cesse mis en doute.Et finalement on ne cherche plus à juger mais on cherche à aimer.Stévenin veut nous libérer de nous-mêmes comme ses personnages sont parvenus à se libérer.

 

La scène où Johnny descend de son hélicoptère en pleine campagne bourguignonne et où Muller et le petit Léo vont à sa rencontre traduit bien toute la force du film : la superstar nationale sillonne la france profonde sans mépris et la regarde avec un regard d'homme et non de star. Il n'a aucune condescendance envers Muller, cet ancien infirmier un peu fou qui a secouru Johnny jadis (d'après lui) et qui ne manque pas une occasion de le revoir quand il passe dans le coin. Johnny le rencontre à chaque fois avec estime. il ne joue pas à la star et dans cette scène il prend soin de la blessure que s'est faite Muller à l'oeil en jouant avec Léo. Johnny semble avoir autant besoin de cette rencontre intime régulière avec Muller que Muller a besoin de cette rencontre avec l'idole. De plus, dans cette scène, Johnny, en soignant Muller, agit comme son grand frère. Là encore, la famille est présente sans être contraignante car Johnny , après avoir joué avec Léo et après leur avoir fait faire un tour d'hélicoptère, repart dans le ciel et les deux savent très bien qu'il y a ce lien entre eux et que ce lien est indéfectible et inconditionnel comme les liens familiaux. P.C

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