LIBERTE-OLERON de Bruno Podalydès avec Denis Podalydès et Guilaine Londez

Liberté-Oléron aurait très bien pu être un drame et pourtant il s'agit bien d'une comédie très réussie, où l'on rit de bon coeur, du début à la fin et où toutes les façons de rire au cinéma sont déclinées. En effet, ce film raconte les vacances d'une famille relativement modeste de français moyens (un couple et ses quatre enfants) à Oléron dont le père s'est mis en tête d'acheter un bateau et d'amener toute sa famille à l'île d'Aix mais l'expédition va mal tourner (mais comme dans toute comédie , il y a un happy end) . Au lieu de montrer une famille en apparence unie et heureuse au début du film(chants dans la voiture, jeux de plage en tous genres, repas au restaurant....) , on aurait pu imaginer un couple au bord de l'implosion (de façon explicite) partant en vacances pour les enfants et acquérant un bateau pour distraire les enfants et un naufrage final mortel causé par une dispute parentale ou le crime passionnel. Et finalement on n'en est pas loin. C'est presque cela. Mais le réalisateur prend le parti de la comédie en ayant frôlé de très près la tragédie familiale, le psychodrame du couple moderne voire le film catastrophe ou le thriller ( on pense à Shining de Stanley Kubrick dans lequel Jack Nicholson devient fou et veut tuer femme et enfant). Il prend le parti de rire, ce qui trahit une foi dans les valeurs que sont le couple et la famille , valeurs qu'il prend pourtant un malin plaisir à démonter, à railler et à en faire la satire , ou plutôt certaines représentations de ces valeurs.
Une chose est sûre, c'est que l'on rit énormément et de bon coeur dans ce film. Tous les ressorts du comique au cinéma sont ici déclinés. Le cinéma burlesque et cartoonesque : la mère de famille se prend les mats dans la figure, le père tombe à l'eau et manque de se faire écraser par son bateau lors de la mise à l'eau, la mère tombe à l'eau en tentant de monter dans le bateau et le père la repêche avec l'épuisette des enfants, le filet sur la tête. Pour qu'elle se remette de ses émotions, on lui fait boire par mégarde la lotion contre la calvitie du père. Le comique familial et tendre : le père gonflant les bouées diverses et nombreuses de ses enfants, le père jouant au sous-marin télécommandé du petit dernier et le perdant, ou encore le père apportant des Mars à ses enfants comme pour se faire pardonner d'avoir été un peu trop dur avec eux. Comme dans toute comédie, l'efficacité vient du fait de la possibilité d'idenfication distanciée avec les personnages et les situations : on a presque tous connu les vacances au bord de la mer avec les voisins de parasol aux conversations convenues, les autochtones qui ne paraissent pas sympas et un peu méprisants, on s'est tous un peu sentis déphasés par rapport aux "indigènes" tels des touristes quelque peu inadaptés à la vie locale, si différente de notre univers urbain, on a tous rencontré (ou eu ou été) des enfants qui ne réagissent pas avec l'enthousiasme espéré à ce qu'on leur propose (les deux adolescents semblent adhérer que très modérément aux propos du père dans son bateau au large les invitant à goûter pleinement à ces moments de plénitude dont il dit qu'ils se souviendront avec nostalgie plus tard), on a tous rencontré (ou eu ou été) des enfants inscrits au club de la plage avec l'animateur surexcité leur faisant crier "on est des mouettes...parce que c'est chouette!"
Mais Podalydès ne s'en tient pas là: sous l'apparence d'une comédie de vacances bonne enfant , sortie en juin 2001 à la veille de la ruée estivale vers les côtes, il utilise toutes les ficelles des comédies au service d'une comédie bien plus grinçante et satirique Le comique nait aussi souvent des situations où les figures d'autorité sont prises en défaut ou tournées en ridicule. Et ici, c'est l'image des parents qui en prend un sacré coup: ainsi l'incompétence du père dans le domaine de la voile malgré les apparences qu'il cherche à mettre en avant (il ne connait pas les termes techniques que son fils au club de plage a appris) est constamment soulignée par les dialogues et les situations. La mère tombe à l'eau symboliquement et est repêchée à l'épuisette. Ce n'est pas nouveau mais là où Podalydès diffère, c'est que ceci se passe sous les yeux des enfants et qu'ils ne rient pas, contrairement aux spectateurs. Et même, ils pleurent. Il introduit ainsi une soudaine gravité alors qu'on est encore en train de rire. De même, le ressort comique par excellence, à savoir le décalage entre la représentation (à savoir l'apparence ou le paraître) et la réalité , est exploité à fond dans ce film. Ainsi la mère fait venir un paysagiste pour arranger son petit patio ridicule où elle veut du gazon (un paillasson d'après le fils aîné) et un cyprès mais surtout ce filon est exploité de façon magistrale et efficace avec l'image de ce père qui se voit en capitaine de bateau à la tête d'un équipage composé de ses enfants mais qui n'y connait rien en navigation . Et c'est évidemment très drôle mais là où Poladylès diffère, c'est qu'en général, ce décalage ne prête pas à conséquences mais pour la famille Monot, l'expédition à l'île d'Aix a failli tourner à la tragédie avec noyades ou encore collisions avec les énormes vedettes qui, pourtant doivent laisser la priorité, ces bâtards, d'après le capitaine de pacotille Jacques Monot.
Outre l'utilisation des ressorts bien huilés de la comédie accomodés à la sauce Podalydès, la singulière originalité de cette comédie tient du fait qu'elle repose toute entière sur un comique qui ne naît pas des situations mais des lubies et des névroses des personnages. Tout se met en branle de par l'idée puérile du père d'avoir un bateau , comme les grands d'ici à Oléron. On le voit et on l'entend "se faire chier" avant de se mettre cette idée de bateau en tête. Podalydès met en scène des gens qui ont une vie banale et dont les vacances sont banales, des gens pour qui la vie manque assurément de piment et d'aventures, qui éprouvent une lassitude existentielle et qui ont des envies de grand large au sens figuré comme au sens propre. Il nous dépeint les adultes comme des enfants. L'angoisse (et le drame par conséquent) est toujours sous-jacente dans le film : ainsi, le fils aîné a une discussion sur la mort avec une fille qui se reproche de manquer d'humour. Mais les adultes du film ont refoulé ces angoisses existentielles ou les ont déplacées sur d'autres objets et leurs lubies en sont les manifestations extérieures. Ce sont des gens qui ont du mal à se libérer tellement ils sont cloisonnés dans un système de valeurs et dans un système de représentations d'eux-mêmes qui les inhibent, les stressent lentement mais sûrement, imperceptiblement et inconsciemment (les rêves qu'ils font expriment bien leurs névroses), les étouffent sans qu'ils s'en rendent compte. Ainsi, Jacques Monot est cloisonné dans sa représentation de la paternité. Il s'agit pour lui d'être fort, malin, le "seul maître à bord après Dieu". Lui et sa femme sont enfermés dans la représentation qu'ils se font du couple. Dans une scène sur la plage alors que son mari s'entraine à la navigation , sa voisine de parasol lui demande si elle ne souffre pas trop de ne plus voir son mari, ce à quoi elle répond qu'elle est heureuse de le voir heureux, lui qui est un passionné de la mer. La représentation qu'ils ont du couple repose sur la peur plus ou moins inconsciente de perdre l'autre (le paysagiste se permet des caresses amicales sur la joue de Mme Monot qui l'apprécie beaucoup car elle comprend ce qu'il veut dire sans même parler à propos de l'aménagement de son patio et ces petits gestes et comportements inquiètent quelque peu Jacques qui consigne quelques mots à ce sujet dans son carnet de bord; lorsque Jacques Monot frappe d'un coup de manivelle sa femme involontairement et que celle-ci se met à saigner, il lui supplie de ne pas partir -dans le sens de mourir mais aussi c'est son inconscient qui parle de ses peurs pour son couple). Ils sont cloisonnés dans la représentation qu'ils se font de la société fondée sur l'argent (il voit des chacals partout, parfois à juste titre). Toutes les péripéties de ces vacances mouvementées vont finalement permettre de crever l'abcès et de mettre à jour cet enfermement névrotique, lui permettre de s'extérioriser. La prise de conscience a lieu notamment lorsque l'ami paysagiste Franck les emmène sur son magnifique voilier (qui contraste avec l'épave des Monot) et se met totalement nu invitant Mme Monot à tenir la barre, expérience qui la fait glousser de plaisir. Et l'abcès est crevé lors de la scène du retourt de l'île d'Aix où le moteur tombe en panne, où les conditions météo se détériorent et où la panique s'installe et où le père pète littéralement les plombs, giflant ses fils qu'il traite d'incapables, traitant sa femme de conne. Tous les ressentis et les ressentiments enfouis en chacun explosent sous une pluie d'insultes. L'image du père en prend un sacré coup ainsi que l'image du mari mais cela remplit une fonction salutaire et libératrice ( d'ailleurs le bateau en a perdu une lettre et lorqu'il est remisé et revendu, on se rend compte qu'il ne reste que Liberé-Oléron). Podalydès leur autorise à tomber le masque involontairement le temps d'un aller- presque retour à l'île d'Aix en voilier tout comme si la carapace et le poids des représentations qu'ils se font d'eux mêmes dans leurs fonctions de parents notamment étaient trop lourdes à porter pour les enfants qu'ils sont encore et toujours. Et Podalydès semble ainsi comprendre ses personnages sur lesquels la société et toutes les représentations qu'elle impose font peser un poids difficile à porter, à assumer et à assurer. D'ailleurs, à la fin, le fils vient se coucher près de son père à la plage comme si tous les quolibets essuyés n'avaient jamais été professés maintenant que ce dernier a pu expulser sa "beauferie" et s'en libérer (au prix d'une bonne leçon reçue- et au passage une bonne leçon pour le spectateur à qui on a montré que lui aussi avait ses côtés beauf) et la mère fait un récit arrangé et positif de l'expédition pour ne pas perdre la face, certes, mais aussi pour préserver l'essentiel, à savoir une certaine forme de bonheur et d'harmonie sincères sans doute.
Comédie grinçante reposant sur des thèmes de psychodrame , Liberté-Oléron joue sur une lubie d'un père de famille mise à malle par une incompétence qui refuse de s'admettre par fierté mal placée mais compréhensive. Malgré ce personnage qui détruit son image et révèle un côté peu flatteur qui transparaissait jusqu'alors en pointillés, et malgré ses nombreux défauts dès le départ du film (il est râleur, égoïste, parfois grossier et vulgaire, pas toujours délicat et doux avec ses proches, un genre de beauf domestique inoffensif ) il reste au total plutôt sympathique et attendrissant car ce qui a provoqué la destruction de son image positive et sa rage , outre son incompétence, c'est son incapacité à rendre sa famille heureuse d'après les critères -erronés sans doute- de sa représentation du bonheur. Même si tout a explosé et les failles de cette famille en apparence unie ont été mises à jour, il semble bien quand même que rien n'est perdu et que l'amour, la tendresse entre les membres de cette famille soient bien ancrées (contrairement au bateau), comme l'attestent deux scènes parmi tant d'autres: celle du pet du petit garçon obligeant le vendeur de bateau à interrompre ses explications et à faire évacuer le bateau qu'il tente de vendre et celle du slow improvisé et spontané sur Bijou, Bijou de Bashung un soir alors que les enfants sont couchés. PC