PARLE AVEC ELLE
DE PEDRO ALMODOVAR avec Dario Grandinetti, Rosaria Flores , Javier Camara, Leonor Watling, Geraldine Chaplin

MA CHRONIQUE :
Pedro Almodovar nous parle de l'être humain, cette entité prisonnière de sa solitude de façon plus ou moins pathologique selon les individus mais totalement interdépendante vis-à-vis de l'autre et nous livre une tragédie mélodramatique résolumment moderne dénuée de la simplicité et du manichéisme inhérents à ce genre mais empreinte de tolérance. Pour cela, il adopte une forme complexe qui lui permet de transformer un acte criminel glauque en véritable chant d'amour et de faire d'un fait divers sordide un hymne à la quête de l'autre et à l'amitié sans pour autant tomber dans le piège de l'angélisme béat.Grâce à la délicatesse de la mise en scène et l'absence de certitudes du réalisateur espagnol dûe à son profond humanisme, on adhère totalement à son histoire et à son propos et on ressort de la projection à la fois bouleversé et paradoxalement regonflé d'une foi en l'humanité.
Les personnages du film sont seuls et se débrouillent avec leur solitude tant bien que mal. Benigno est infirmier et vit seul depuis la mort de sa mère. Même dans son travail il est confronté à la solitude car il s'occupe d'Alicia, une jeune danseuse tombée dans le coma suite à un accident de voiture , à laquelle il parle beaucoup comme pour compenser le silence de sa vie personnelle. Marco sort d'une histoire d'amour douloureuse dont il subit encore les séquelles et veut écrire un article sur une célèbre torera , Lydia, qui l'intéresse non pas pour sa profession mais par le désespoir et le dépit amoureux qu'il décèle en elle suite à sa récente rupture avec un non moins fameux torero. Une histoire semble- et je dis bien "semble" -naître entre eux deux jusqu'au jour où un taureau encorne Lydia lors d'une corrida et elle se retrouve elle aussi dans le coma. Plus tard nous apprendrons que Lydia s'était réconciliée avec son torero et qu'elle devait l'annoncer à Marco après la tragique corrida alors que lui se disait enfin prêt à tourner la page de son amour passé et à rentrer dans sa nouvelle histoire avec Lydia. Le film débute comme une chronique pleine d'amertume sur les ratés de l'amour, sur les incompréhensions mutuelles, les décalages dans les sentiments, l'impossibilité de vraiment trouver et vivre l'amour. Le tout est servi par une bande-son pleine de mélancolie qui atteint son apogée lors d'un concert intime au bord d'une plage une nuit où Caetano Veloso interprête magistralement une chanson d'amour impossible qui entraine les larmes de Marco.
L'amour est impossible , on ne peut accéder véritablement à l'autre car on bute toujours contre les parois de notre solitude constitutive. C'est sans doute cela que perçoit inconsciemment Marco au tout début du film alors qu'il pleure en assistant au spectacle de danse de Pina Bausch café müller où les danseuses se heurtent à des murs et butent dans des chaises. Il y a beaucoup d'écrans entre les gens dans ce film: ainsi Benigno observe à travers les rideaux de la fenêtre de son appartement le cours de danse qu'Alicia fréquente dans cette vaste salle entourée de grandes baies vitrées; des vitres encore dans le parloir de la prison qui empêchent les deux hommes de s'étreindre amicalement; le rideau de la douche puis la serviette de bain s'interposent quand Benigno parvient à s'introduire chez Alicia; et enfin l'ultime écran qui nous enferme dans une solitude définitive est l'enveloppe charnelle et le silence du coma. Tout le drame de la nature humaine est illustré là: on a ce désir d'accéder à l'autre mais on ne le peut pas.( Benigno le perçoit à sa façon quand il dit que le couple qu'il forme avec sa patiente comateuse s'entend mieux que n'importe quel autre couple corroborant ainsi l'idée que l'amour ne fonctionne pas).Seul le fait de rétrécir et de disparaître pour toujours dans le vagin de l'autre résoudrait le problème, il faut devenir l'autre, entrer dans l'autre et c'est le propos du film muet en noir et blanc que Benigno a été voir à la cinémathèque- et que l'on voit nous-mêmes, spectateurs-et qui l'a tant bouleversé.
Pour illustrer ce dilemne humain et ce sujet universel de l'amour impossible, Almodovar va se confronter à sa façon à la tragédie et au mélodrame mais il va les mettre au service de son sujet . Dans la tragédie il y a toujours des victimes subissant les méfaits de personnages incarnant des passions négatives ou les méfaits de conventions sociales. Certes il y a des victimes mais l'une des victimes ici est la personne qui commet le crime le plus odieux (le viol de la patiente dans le coma). Il n'y a pas véritablement de méchants: le torero ingrat et infidèle se révèle finalement très touchant et très impliqué même après l'accident qui a plongé Lydia dans le coma. La société dans laquelle évoluent les personnages est plutôt harmonieuse et n'est pas présentée comme le ressort de leur destinée tragique. Les institutions ne sont pas étouffantes, répressives ou frustrantes, au contraire. La prison dans laquelle Benigno est incarcéré est moderne, ouverte sur l'extérieur et refuse de considérer les personnes qu'elle accueille comme des détenus mais insiste pour que le terme de "pensionnaires" soit utilisé. L'hôpital n'est pas froid, clinique et inquiètant. Les lumières y sont belles, c'est un lieu de vie, les corps des malades y sont sensuels. Les comateuses donnent l'impression non pas d'être plongées dans un sommeil proche de l'état de mort mais de s'adonner au farniente , on leur met des lunettes de soleil, on les coiffe, on les met sur le balcon . Elles sourient. Les collègues infirmières, les supérieurs, les docteurs en chef sont en général compréhensifs et humains. Le contexte social n'est pas mis en accusation même si quelques scènes dépeignent la vanité humaine et la bêtise ( notamment les considérations sur l'homosexualité supposée de Benigno et la taille du sexe de Marco par les infirmières de l'équipe ou encore la curiosité malsaine de la concierge avide de célébrité médiatique ou aussi la malhonnêteté de la présentatrice télé à la recherche du sscandale ou du coup médiatique). Ces quelques scènes permettent d'ancrer l'histoire dans la réalité. Mais ce n'est pas elle qui entraine la tragédie. Dans la tragédie almodovarienne, le héros est victime de lui même ou plutôt de la nature humaine et comme dans toute tragédie cela se termine mal pour lui, il n'aura pas d'autre issue qu'une fin malheureuse.
Pour filmer cette tragédie atypique et profondément ancrée dans la réalité humaine, Almodovar invente une forme singulière. C'est peu à peu que l'on va découvrir l'histoire des personnages. Tout ne nous est pas donné de façon linéaire et chronologique. Toutes les données du dilemne ne sont pas préalablement présentées au spectateur. Les personnages ne sont pas des archétypes mais des êtres avec une histoire singulière, une épaisseur psychologique, un passé signifiant. Et la meilleure façon de nous le faire sentir, c'est de nous présenter ce passé au moment où celui-ci resurgit pour le personnage dans un moment de rêverie ou de sommeil (ainsi Mario s'endort au chevet de Lydia à l'hôpital et son passé refait surface à ce moment là) ou lors d'une conversation . Et pour nous présenter l'histoire de chacun des personnages principaux de son histoire, Almodovar utilise des genres différents affublés d'un titre "Mario et Lydia" ou "Benigno et Alicia". La rencontre entre Lydia et Marco prend des allures de feuilleton et de comédie romantique tandis que l'histoire entre Alicia et Benigno est plus dans une veine comique . Le film muet dont parle Benigno est quant à lui un film de science-fiction expressionniste . De plus, l'histoire de chacun des personnages était suffisamment riche en ressorts dramatiques et forte en intensité émotionnelle pour faire l'objet d'un film chacune. Almodovar a donc un dessein plus vaste que de nous narrer une histoire forte de façon habile. Il veut nous montrer les aspects complexes et variés de la vie, les interconnexions entre les gens, leurs histoires; les interconnexions entre les genres narratifs; la part de vérité que contient chaque genre, qu'incarne chaque personnage, que révèle chaque comportement. Chacun a une réponse différente face aux évènements mais chaque réponse est la bonne mais n'est pas la seule à être la bonne. Au début du coma de Lydia, Mario est désemparé et cherche une réponse dans le comportement de Benigno, cet infirmier qui semble nier le coma et parle avec la patiente , échange même car il sait ce qu'Alicia pense. C'est à Benigno que l'on se raccroche, nous spectateurs tout comme Mario. On a besoin de sa foi et d'y croire malgré le verdict scientifique du docteur Vega qui est catégorique sur l'impossibilité scientifique dans l'état actuel des connaissances du réveil de Lydia mais lui-même n'interdit pas de croire. Oui, on se dit que ce Mario a la bonne attitude. Il n'a peut être pas raison, mais c'est lui qui est le mieux armé pour affronter cette épreuve, se dit-on. C'est lui qui est fort et qui donne même des arguments imparables pour croire que la vie existe encore et que l'espoir subsiste. puis finalement, on se rend compte que Benigno va mal, souffre psychologiquement et on le perçoit autrement. C'est alors qu'on se tourne vers Mario, sa rationnalité, son bon sens. On a alors besoin de lui tout comme Benigno qui se retrouve en prison, seul et sans famille. Almodovar nous transforme en personnage de son film, cherchant réconfort et réponse auprès des personnages de son film à tour de rôle . Si notre regard change sur les personnages, il n'est jamais définitif et on sait que dans telle ou telle situation l'un aura la réponse et pas l'autre et inversement. Un des coups de théâtre final nous fait d'ailleurs reconsidérer encore une fois notre regard sur Benigno et on se dit qu'il avait surement raison de" parler avec elle".
La fin du film est singulière: cela se termine mal pour Benigno et le spectateur a beaucoup de mal à maîtriser son émotion et son chagrin. mais comme ce n'est pas un mélodrame comme les autres, la mort est contrebalancée par une porte laissée entrouverte vers l'espoir de la naissance d'une autre histoire. Le message délivré par le film n'est pas nihiliste et sombre, au contraire. Il ne nie pas la réalité de la nature humaine et de ses paradoxes et c'est pour cela que la lueur d'espoir est d'autant plus vivante.PC