I AM JOSH POLONSKI'S BROTHER de Raphaël Nadjari avec Richard Edson, Jeff ware

 

Ce petit film tourné en 15 jours, sans scénario préécrit, en super-huit, a des allures de film expérimental et amateur. Même si ces conditions relèvent davantage de la nécessité que d'un choix délibéré, Raphaël Nadjari n'a pas bricolé son film. Il tire profit des limites du format employé, du temps de tournage et de la liberté narrative pour réaliser un film à l'esthétisme singulier et en adéquation avec le sujet et l'histoire racontée. A partir d'un fait divers , le film va peu à peu s'éloigner du film de genre initial pour prendre une direction inattendue et originale , livrant ainsi une belle réflexion sur l'homme et sa liberté difficile (voire impossible) à gagner totalement.

 

Le film commence d'emblée par nous présenter les trois frères Polonski, commerçants dans le tissu dans un quartier juif de New-York, qui se rendent chez leur mère pour célébrer le shabbat. Comme dans un film de famille, on les voit tous réunis à table avec femmes et enfants -sauf Josh qui n'est pas encore marié-. On suit leurs conversations décousues, à la fois triviales et informatives . Sous l'autorité bienveillante de la mère qu'on devine étouffante , on apprend que les affaires ne sont pas très fructueuses en ce moment; que le célibat de Josh ainsi que son comportement est un souci pour le clan Polonski; on comprend que c'est une famille unie qui respecte la tradition familiale où le sens d'appartenance à la tribu n'est pas un vain mot. On demande même à la petite fille de chanter une chanson et elle s'exécute à la fois avec timidité mais un sentiment inconscient du devoir à accomplir. En sortant du repas et devant le magasin familial, Josh est abattu en pleine rue. Après ces dix premières minutes, le générique de début démarre enfin. Dès lors, on se dit que le film va suivre plusieurs pistes et mélanger plusieurs genres : un film policier avec enquête et résolution de l'énigme; drame psychologique avec les effets de cette mort brutale sur le clan Polonski; peinture du monde des affaires des petits commerçants et des familles juives; parcours en quête de la vraie personnalité du frère. Et effectivement, le film est un peu tout cela. Peu à peu, Ben découvre, en rangeant les affaires de Josh, que celui-ci trempait dans des combines louches et lucratives et le policier chargé de l'enquête leur fait comprendre que Josh était un voyou. Abe , lui, découvre que son frère fréquentait un monde glauque et louche, des boîtes de strip-tease, des prostituées et des maquereaux. Cette mort et ces révélations anéantissent la famille: Ben, le frère ainé, est inquiet pour le nom de sa famille et ne veut pas en savoir davantage sur les agissements de son frère défunt ; quant à Abe, témoin de l'assassinat de son frère, est comme paumé, anéanti car en l'espace d'une seconde, son monde bien règlé (ses deux frères, les repas chez sa mère, sa femme et son bébé, le commerce) s'est écroulé et lui veut savoir et grâce à un ami un peu louche de Josh prénommé Igor dont Ben refuse les fleurs apportées en mémoire de Josh , Abe va suivre les traces de son frère , fréquentant les mêmes lieux sordides et rencontrant la prostituée que Josh fréquentait. Et l'emploi du super-huit semble naturelle et en adéquation avec le monde interlope dans lequel Abe recherche l'histoire de son frère, ainsi qu'avec le côté film de famille. Le format employé donne une image granuleuse, saturée, instable, virant parfois au noir qui rend parfaitement le sentiment d'irréalité , le flou mental et le trouble psychique qui accompagnent Abe dans sa quête.

Car finalement, le film va , à partir de maintenant, se focaliser sur Abe, et non sur ce qu'il découvre de son frère. Si lui est parti, au départ, pour comprendre la mort de son frère , et par la même occasion pour comprendre son frère, le réalisateur semble moins attaché aux évènements qui ont amené la mort de Josh qu'à la trajectoire d'Abe. Nadjari s'applique à nous montrer comment , petit à petit, cette trajectoire s'éloigne de celle qui lui était attribuée par la tradition familiale. Son frère Ben le rappelle à l'ordre quand il constate qu'Abe ne respecte pas les règles du deuil (ne pas se raser, ne pas boire, ne pas fumer, ne pas avoir de relations sexuelles etc...) De nombreuses scènes nous montrent Abe entrant dans des tabacs pour acheter des "Lucky seven"; une autre scène nous le montre demandant à sa femme de coucher avec. La mort de son frère semble avoir déclenché en lui un processus involontaire de laisser aller et de régression . Il n'assume plus son mariage, ni sa paternité. Il est obnibulé par sa quête. Quand il se retrouve en famille, il ne joue qu'avec sa petite nièce de 5 ans ou se fait réprimander par son frère qui le traite comme un enfant ou admonester gentiment par sa mère. Il réclame de l'argent à son frère et à sa mère qui lui fait promettre d'être gentil avec son frère. Abe est un enfant et sa naïveté puérile l'amène à croire en la bonté des maquereaux, à l'amour des prostituées, en sa mission de sauver la prostituée amie de son frère et dont il est tombé amoureux. Ca ne se finira d'ailleurs pas trop bien pour lui.

La mort de son frère l'a entrainé dans une course vaine et sans raison apparente juste après le coup de feu. Après cela, il semble être toujours décalé par rapport à la réalité, il est en état d'hébétude, il a une façon de regarder de loin les autres comme s'il était au bord du monde. Ses errances nocturnes pendant lesquelles il observe les déplacements de la prostituée depuis sa voiture dans la nuit new-yorkaise où se dessine, sur fond de lumières floues, l'ombre de son visage lui confèrent des allures de fantôme errant et perdu. Mais il a conquis d'une certaine façon une forme de liberté qu'il ne perçoit pas comme telle. Par contraste, les autres membres de sa famille , qui sont bien entendus marqués par l'évènement tragique qui les a frappés, parviennent, malgré la douleur, à surmonter, à refaire surface, à continuer leur vie grâce à et .selon les règles et leurs principes immuables . L'éducation, les principes familiaux et religieux, le déterminisme ont fourni à la famille des grilles de comportement pour faire face à l'imprévu et au grain de sable. Tandis qu'Abe, produit lui aussi de ces mêmes déterminismes, a été complètement désarmé et vulnérable. Dans ce film, Abe incarne l'homme, l'individu pris dans la nasse des déterminismes de toutes sortes et qui, à l'occasion (dramatique) d'une tragédie se retrouve dépouillé et nu , libéré de cette nasse. Pour grandir, être un homme, il faut, semble-t-il, être un enfant (ce qu'il n'a pas vraiment été dans cette éducation stricte où on ne laisse pas les enfants être des enfants même si on les traite comme des enfants pendant longtemps). Abe est enfin un enfant qui achète un pistolet, qui joue, qui veut faire plaisir, qui désobéit .Mais tout cela , il ne le perçoit pas , il ne le revendique pas, il ne le comprend pas et donc il ne l'assume pas. En effet, comment peut-il accepter alors que les principes dans lesquels ils baignent depuis toujours ont étouffé cette aspiration à l'affirmation de l'individu et de la liberté ? Et donc, il ne parvient pas à jouir de cette nouvelle liberté. Il est paumé et torturé. Il n'est pas conscient de ce qu'il fait et réalise (à savoir qu'il s'affirme par rapport à son clan, sa tribu). Il se retrouve malgré lui dans la quête de sa liberté mais cette quête demeure impossible. Abe est un homme confronté à la difficulté d'être lui-même.

 

Le film pose des questions sur notre être en tant qu'individu . Qui est-on? Dans quelle mesure est-on nous mêmes quand on est l'objet de déterminismes mais aussi dans quelle mesure est-on nous mêmes quand on tente de nier ces déterminismes? Ce film nous parle à tous intimement car il tente de nous montrer ce qui nous empêche inconsciemment d'être totalement libre. Le titre du film lui-même illustre cette difficulté: à la fois affirmation de l'individu ( "I am") tempéré par l'adjonction de référents à la famille (Josh Polonski's brother). P.C.

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