ROBERTO SUCCO de Cédric Kahn avec Stefano Cassetti, Isild Le Besco, Patrick Dell'isola

Lors de la présentation du film en compétition officielle à Cannes , un syndicat de police local a manifesté contre la projection de ce film qui, d'après ce syndicat, ferait l'apologie de Roberto Succo, jeune italien ayant tué ses parents , qui à la suite de quoi fut interné dans un institut psychiatrique dont il s'échappe profitant d'une permission, passe en France où il s'introduit chez les gens pour se nourrir et se doucher semant sur son parcours six cadavres. Capturé en Italie, il se donne la mort en prison. On comprend l'émotion suscitée par ce film car le vrai Roberto Succo a sévi entre 1986 et 1988 dans le sud-est de la France (et la douleur et l'effroi causés par cette folle randonnée sont encore vifs). Cependant, Cédric Kahn ne fait nullement l'apologie de cet assassin. Loin d'en faire un héros, le jeune metteur en scène s'en tient scrupuleusement à la description factuelle du parcours de Succo sans prendre parti d'un côté ou de l'autre . Pour autant, il ne s'agit pas d'une reconstitution documentaire d'un fait divers sanglant mais bien d'une fiction haletante, passionante, incarnée avec beaucoup de conviction par des acteurs formidables. La magie du film vient de ce paradoxe: réaliser une fiction en traitant son sujet entièrement basé sur des faits réels avec une objectivité maniaque.
Cédric Kahn a le souci flagrant de ne pas montrer ce tueur sous une lumière favorable. Ainsi, dès le début du film, lorsque Roberto Succo se promène sur la plage avec Léa, une adolescente avec laquelle il sort, Kahn ne laisse pas s'installer dans la tête du spectateur l'idée que Succo peut être une personne tendre et romantique et l'irruption d'un chien auprès du couple permet de montrer la rage, la folie, l'imprévisibilité dangereuse de Succo qui se met à poursuivre le chien ; lorsqu'il revient auprès de Léa, le regard illuminé de haine, il lui dit qu'il aurait voulu le tuer. De même, lorsque vers la fin du film, Succo monte sur le toit de sa prison se lançant dans un discours pseudo-révolutionnaire et revendicatif sur l'état de la société italienne, menaçant de se suicider, Kahn nous montre l'incohérence de Succo qui finit par tomber involontairement et on entend un "merda" qui remet les choses à leur place sur l'engagement et l'idéalisme du personnage, mais cela le rend aussi humain. En fait , Kahn nous présente un individu sans foi ni loi, sans motivations, sans cohérence. Mais s'il le présente ainsi, c'est parce que c'est ainsi qu'il est apparu aux yeux de ceux qui ont malheureusement croisé son chemin.
Kahn veut éviter, par sa mise en scène, de justifier ou excuser ou sublimer les actes de son personnage. (contrairement au couple Bonnie and Clyde, idéalisé et représentant une forme extrême de liberté; ou encore au couple de Tueurs Nés qui est d'une certaine façon mythifié et symptomatique d'une dérive de la société médiatique ou surtout du n'importe quoi d'Oliver Stone). Son personnage n'a qu'un seul leitmotiv: "celui qui m'énerve, je le tue" avec l'accent italien s'il vous plait! Et Kahn observe ce cas clinique, et il l'observe comme un cas clinique uniquement. Il est une expression de la folie et seule cette folie le fait agir. Sa folie est posée comme telle. Kahn s'est appuyé sur le livre-enquête de Pascale Froment pour construire son film, livre constitué de témoignages, de rapports de police, de faits et rien que des faits. Et Kahn va faire la même chose: il retrace le parcours de Succo mais il laisse pleins de trous. Ainsi, les meurtres commis sans témoins ne sont pas montrés. On n'en voit que le résultat , comme les enquêteurs. De même qu'on ne nous montre pas l'enlèvement de la femme que l'on n'a pas retrouvée. Kahn se refuse à écrire les parties manquantes dans la chronologie de ce parcours morbide.Il se refuse à fictionnaliser les faits non connus. Le film est composé de scènes qui sont en fait comme les reconstitutions faites à partir de témoignages des survivants. Quant aux épisodes où il n y a pas eu de témoins, on les vit du côté des enquêteurs .
D'ailleurs, l'enquête est traitée de manière quasi-documentaire. On assiste à la constitution d'un portrait-robot, les gendarmes tracent au marqueur le parcours sur une carte routière, on écoute les rapports des adjoints du major Thomas, on assiste à l'interrogatoire très formalisé de Léa qui rappelle un peu le Police de Maurice Pialat, on prend le train avec les gendarmes qui se rendent en Italie pour poser leurs questions à Succo après son arrestation dans le bureau du juge et pour obtenir son extradition. On se trouve sur les lieux du crime, on observe le travail des plongeurs à la recherche de cadavres au fond d'un lac, on écoute les conclusions du médecin légiste . Là non plus, aucun point de vue narratif, aucune subjectivité.
Les personnages des enquêteurs subissent eux aussi l'objectivité adoptée par le réalisateur. Ils ne représentent que leur fonction: Kahn ne leur attribue aucune psychologie , aucun trait de caractère particulier. Ils en sont réduits à leur fonction. De même , leurs sentiments vis-à-vis de la personne qu'ils poursuivent ne transparaissent quasiment jamais. Ce sont des gens qui font leur travail et c'est tout. Cette réduction à la fonction est illustrée lors d'une scène de poursuite en voiture où l'on voit un gendarme passer la tête par la fenêtre de la camionnette, mais il garde son képi vissé sur la tête malgré la vitesse et l'inconfort de la situation. C'est un gendarme et donc il a un képi sur la tête! Tous ces enquêteurs n'ont pas de motivations intimes, de sentiments personnels ou du moins, Kahn ne les envisagent pas, les occultent totalement. Le Major Thomas est le personnage principal du côté des enquêteurs et malgré ce statut, lui aussi semble réduit à sa fonction : il est toujours bien droit, raide (comme la justice), impeccablement mis, pas un pli de travers, pas un geste maladroit, pas d'épi rebelle , pas un mot qui ne trahit une émotion on un jugement. Il ne juge pas, il travaille. Il n'est pas un justicier à la Charles Bronson, ni un flic humain à la Derrick ou Navarro. Il bosse, je vous dis! Ainsi, Kahn évite de faire de Succo non seulement un héros mais aussi il évite de le présenter comme un monstre, un salaud.
En dépit de toutes ces contraintes que s'impose Kahn, ce pari d'objectivité tatillonne, le film est passionnant et se voit comme une fiction policière avec de la tension et du suspense, de l'émotion et du lyrisme. L'histoire elle-même est suffisamment riche et intéressante pour porter la fiction. Et le simple fait de mettre en images, d'incarner par des acteurs ce fait divers insuffle de la vie, de l'humain dans la reconstitution factuelle. Il faut saluer la présence et la performance de Stefano Cassetti, qui par son regard, sa silhouette finalement à la fois forte et frêle, parvient à merveille à incarner ce jeune homme insaisissable, cet enfant dangereux dans un corps d'homme. Car, en effet, comme le dit l'institutrice suisse prise en otage en voiture par Succo et contrainte de forcer des barrages de police sous la menace de l'arme de Succo, celui-ci est un enfant. Beaucoup d'indices nous le révèlent: il est mythomane (il s'invente des missions secrètes, se prend en photo dans diverses tenues de terroristes, se voit guidé par des forces paranormales), il a une propension à dire très vite "je t'aime" à la première fille qui lui sourit, il lit des livres sur la sexualité, il est jaloux et capricieux en amour jusqu'à s'auto-mutiler , il est possessif et exclusif, il a parfois peur. Il semble croire à l'amour platonique mais en même temps il veut faire l'amour, il est comme un enfant qui cherche à découvrir le corps de l'autre (il a la manie de demander à ses otages de se déshabiller entièrement). Il s'attache vite , il peut aimer quelqu'un et la minute qui suit le détester. Kahn nous lance sur des pistes pour que l'on puisse tenter de saisir le sens de la folie de ce personnage mais il y a toujours quelquechose qui nous fait abandonner cette piste. Ainsi, on découvre qu'il a horreur des pelucheset refuse celle que Léa veut lui offrir. Par contre, lui lui offre un cadeau fait maison tel ces objets que l'on offrait et fabriquait à l'école pour la fête des mères (en l'occurence, un cadre sur lequel il a marqué Kurt + Léa = amour éternel). Kahn prend un malin plaisir à entrainer le spectateur sur des voies qui esquissent des débuts d'explication pour mieux l'égarer ensuite.
De même , Kahn semble parfois nous dire que ce type n'est pas totalement irrécupérable et que l'espoir est permis.Ainsi, l'histoire qu'il vit avec Léa sous-tend ce mince espoir qui atteint son paroxysme lors d'un slow tendre et émouvant dans la nature sur la musique de Marianne Faithful, slow pendant lequel le regard de Succo s'adoucit, s'attendrit. On se dit que cet homme est fragile et que finalement il semble souffrir de sa folie meurtrière. Mais il a aussi parfois des accès de violence avec cette même Léa. Kahn ne propose pas d'explications. Il ne fait que constater cette folie , il ne fait que la montrer sans jamais l'excuser ni la condamner. Au tout début du film, la police italienne découvre les corps horriblement mutilés des parents dans la baignoire. Ecran noir: on se retrouve cinq ans plus tard dans une boîte de nuit du sud de la France avec Succo, le meurtrier, un jeune un peu paumé, dragueur, mais un jeune comme il y en a beaucoup.Il apparait comme comme tous les autres jeunes sauf qu'il a quelquechose en plus: il tue ceux qui l'énervent. Et finalement, son Roberto Succo est à la fois attachant et effrayant.
Si le côté fiction ou fait divers romancé découle davantage des faits réels utilisés , de leur incarnation à l'écran par des acteurs et des scènes ou encore de la folie insaisissable (et que l'on veut pourtant tenter d'appréhender) du personnage principal que d'un recours à l'écriture d'une fiction, Kahn semble s'accorder plus de liberté d'écriture avec le rôle du Major Thomas, chargé de l'enquête. Certes, celui-ci est, comme nous l'avons vu, essentiellement traité du point de vue de sa fonction. Cependant, deux scènes contribuent à épaissir le personnage. A un moment, il évoque la demande en divorce de son épouse et dans une autre scène, on le voit, assis sur son lit,seul, regardant des photos, apparemment celles de sa femme et de ses enfants , puis il superpose à ces photos celles de la disparue. L'intimité du gendarme, sa vie personnelle, font brusquement irruption dans le film. A part cela , il ne trahit rien, il n'est que sa fonction. Cet homme est un modèle de calme, de raison, de "type jamais énervé". Bref, le négatif de Succo. Le fait d'introduire quelques éléments peu signifiants finalement sur la vie de famille de cet homme-fonction le rend tout aussi insaisissable que Succo. Tout comme on essaie de comprendre les motivations de Succo en vain, celles de Thomas sont insondables également. Et Kahn nous propose de la même façon un début de piste qu'il abandonne aussitôt. Il fait se rejoindre ainsi deux tempéraments totalement opposés et leur point commun est l'impossibilité pour nous de les cerner.
Le film prend alors toute sa dimension: si la folie et la déraison de Succo ne mènent à rien si ce n'est à la mort, il semblerait que la logique, la raison, la mesure , le rationnel eux non plus ne mènent à rien puisque Thomas arrive toujours en retard, son travail minutieux, méthodique, logique et cohérent ne lui permet pas d'aboutir dans son enquête. D'ailleurs, à un moment, il se rend compte de son impuissance puiqu'il dit à l'un de ses adjoints de ne pas chercher par les méthodes classiques car Succo ne suit aucune logique, qu'il est inconscient, qu'il est cinglé. De plus, l'arrestation de Succo est presque le fruit du hasard. Dans ce film, les spectateurs comme les enquêteurs cherchent à comprendre en faisant appel à la raison , au rationnel, à la logique (les enquêteurs pour coincer Succo; les spectateurs pour comprendre les motivations de Succo). Kahn, lui, veut nous montrer les limites et l'incohérence d'un monde sans utopies, sans idéalisme cherchant trop le rationnel.
Cédric Kahn colle à la réalité dans sa mise en scène et son récit. Il refuse toute sublimation du crime ou toute idéologie . Il rejette tout discours ou morale. Il constate la folie, il essaie comme nous de comprendre en explorant des pistes.Il refuse de participer au débat éternel entre ceux qui disent que le meurtrier est un être humain et les autres qui disent qu'il faut penser aux victimes. Ou plutôt il met un terme à ce débat. Lui, il les met sur un même plan : deux scènes du film sont à mettre en parallèle et illustre cette position: le slow de Succo avec Léa sur la musique de Marianne Faithful où on voit l'humanité de Succo et le long plan sur la photo de la femme disparue . Au delà de cela , Kahn dépeint un monde souffrant d'un manque d'idéalisme et d'un trop grand pragmatisme dont Roberto Succo et le major Thomas sont les symptômes opposés. PC
LA CRITIQUE D'ALEXIA VANHEE
Ce qui frappe dans le film de Cédric Kahn, cest son constant refus de la facilité. Il ne sagit pas seulement de suivre un serial killer à la trace. Tant de choses semblent se dérober, opaques.
Le réalisateur ne joue pas du suspense. Il ny a pas, à proprement parler, de montée de tension, pas de gradation de lintensité. Nous ne faisons que suivre le parcours du tueur, de prises en otage en explosions de fureur, de coups de folie en assassinats. Jamais il ne sagit de laccompagner dans son quotidien. Roberto Succo napparaît que dans son aspect de psychopathe. Cédric Kahn ne cherche pas à le comprendre ou à se rapprocher de lui. Aucune tentative dexplication psychologique. Aucune compassion.
Dès lors, il devient évident que les violentes accusations portées contre le film on y a vu une apologie du psychopathe, coupable de tant de massacres se révèlent aussi injustes quinfondées. Lun des plus grands mérites de Cédric Kahn est, justement, davoir évité toute espèce de fascination pour Roberto Succo. Avec un physique tel que celui de Stefano Cassetti, la partie était loin dêtre gagnée Pourtant, à aucun moment le spectateur ne ressent une attirance quelconque pour le tueur. Succo se fait le contrepoint de lhumanité. Où sont les êtres humains ? Ce sont les gendarmes, obstinés, méthodiques, rassurants. Cest Léa, jeune fille aveuglée par ses sentiments, à la dangereuse inconscience. Ce sont toutes ces victimes qui apparaissent, fugitivement ou non, et qui tentent détablir des remparts contre cette folie. Roberto Succo nappartient pas à ce monde-là. Il défie toute logique. Il est le loup dans la bergerie, la menace permanente ; impossible de se sentir en sécurité avec lui. Ainsi, même dans les scènes du début, avec Léa, on ne croit pas à sa sentimentalité. Il aime la jeune fille, cest évident ; mais dun amour maladif, un amour de détraqué. Il en fait toujours un peu trop : dans la frime, dans la séduction. Cet excès permanent instaure demblée un déséquilibre, un danger. Leur liaison est condamnée dès le commencement. Bien plus : jamais on ne souhaite quelle ne dure. Dans un tout autre film, elle aurait pu apparaître comme une porte de salut pour Roberto Succo, une opportunité de stabilité. Ce nest jamais le cas chez Kahn ; le spectateur na quune envie : que Léa quitte le tueur, quelle se débarrasse de lui le plus vite possible, quil reste seul.
Ce refus de la fascination est tout aussi admirable dans les méfaits de Succo. A chaque instant, cest manifeste : cest du côté des victimes que le cinéaste se place. Il filme longuement le visage de ces femmes apeurées qui cherchent à se maîtriser chose que le psychopathe est bien incapable de faire Il tâche de leur donner un métier, une identité et surtout, du courage. Une apologie du tueur ? Une apologie du courage et du sang-froid de ses victimes, surtout ! Il ny a quà évoquer linstitutrice suisse, qui finit par avoir le cran de sauter de la voiture en marche. Cest vers elle que se porte toute notre admiration, et non vers le frénétique qui crie et agite son arme. Cest vers ces personnes que lon ne voit pas aussi, victimes disparues qui nexistent plus que par photographies. On ne sait que peu de choses delles, on ignore comment elles ont réagi, ce quelles ont enduré. Mais Kahn ne les oublie pas. Il noublie pas non plus les parents de Succo, premiers sacrifiés, qui ouvrent et concluent le film. Et il ne va jamais trop loin lorsquil montre les crimes. Alors que LAdversaire de Nicole Garcia - film par ailleurs admirable- pouvait déranger parce que le carnage final est suivi du point de vue de lassassin, ce qui les inscrit dans une logique ambiguë, les massacres de Roberto Succo sont montrés à froid, par lintermédiaire de plans fixes ou de photographies, sans morbidité. Et lhorreur, simplement, surgit.
Pour autant, il ny a pas de haine dans ce portrait de psychopathe. Si lon ne compatit pas avec Succo, on ne le juge pas non plus. Il est présenté comme étant ce quil est : un fou dangereux, et nappelle rien dautre que la peur. La rage laisse donc place au recul, au retrait. Le regard se fait neutre. Non pas froid, car le film est très vivant, très chaotique, mais détaché. Remarquable est le refus absolu du romanesque, tant dans le scénario que dans la mise en scène. Tout est appliqué, incisif. Presque un rapport de police. Mais pas tout à fait. Ce nest pas non plus une enquête telle quon peut la suivre dans les polars du vendredi soir. Non, Kahn a réussi à établir dans la cavale du tueur quelque chose de ténu qui fait son film retient lattention, intrigue, interroge. Peut-être parce quil na pas cherché à banaliser lhorreur des prises en otages et des crimes, que les séries télévisées ont trop montrés. Peut-être parce quil a su traduire le surgissement du danger et de la violence dans la routine quotidienne, et la peur, et le combat de cette peur. Peut-être enfin parce quil a frôlé, sans jamais lapprocher de trop près, la démence, la folie, les défaillances du cerveau humain. AV