Un couple épatant
avec Ornella Muti, François Morel
Cavale
avec Lucas Belvaux, Catherine Frot
Après la vie
avec Gilbert Melki, Dominique Blanc
(2002)
de Lucas Belvaux

LA CRITIQUE D'ALEXIA VANHEE
Troublante expérience que celle de Lucas Belvaux, qui a eu l'idée de tourner trois films en même temps, de trois genres différents, et où les personnages principaux des uns deviennent personnages secondaires des autres. Bien que chacun des trois films fonctionne de manière autonome (plus qu'indépendante), et qu'il soit permis d'aller les voir dans n'importe quel ordre, il est conseillé de suivre la succession proposée par les affiches : Un couple épatant, Cavale puis Après la vie. Les trois étant parfaitement aboutis dans leur genre - respectivement : la comédie, le polar, le mélo - tous les films valent le détour.
Un couple épatant repose sur la mécanique impeccablement huilée d'un scénario où les quiproquos s'enchaînent jusqu'à l'absurde. C'est léger, très léger. Trop? Rien n'est moins sûr, surtout lorsque l'on s'y reporte rétrospectivement, après avoir vu les deux autres films, plus dramatiques : Cavale et Après la vie. Cavale, justement. Dans son polar, Belvaux s'attache à montrer la ligne d'une fuite sans issue, où chaque scène appelle un dénouement tragique. Bruno, le personnage principal, est tout seul. C'est un extraterrestre dont le combat ne mène à rien ; hors du monde, il est condamné à être un éternel clandestin. C'est cet isolement que le film fait sans doute le mieux ressortir. Quant au troisième volet, Après la vie, il traite de sujets aussi graves que l'amour, la dépendance, la trahison, sans pathos mais avec beaucoup de pudeur. Si ce n'est pas nécessairement le plus abouti, c'est en tout cas le plus vibrant. C'est peut-être aussi celui qui recolle le mieux les éléments manquants - et donc à aller voir absolument, à mon avis, en dernière position.
Mais si chacun des films se révèle très intéressant individuellement, c'est bien mis bout à bout qu'ils prennent tout leur sens. Lucas Belvaux lui-même explique cela très bien : "Nous sommes tous, dit-il, le personnage principal de nos vies, et le personnage secondaire de la vie d'un(e) autre." Le principe de la trilogie s'écarte du film choral, où les personnages sont tous au premier plan, pour mieux s'approcher de notre perception réelle. C'est vrai que nous ne sommes que des silhouettes pour nombre de gens qui nous entourent, qui eux-mêmes ne sont que des silhouettes pour d'autres... Lucas Belvaux, tout en conservant cette approche, nous permet donc d'aller au-delà, en nous racontant l'histoire de chacun, sous une perspective différente.
Là réside une autre réflexion suscitée par les trois films : jusqu'à quel point nos sensibilités entachent-elles notre rapport au monde ? Une même chanson ( Bella Ciao) peut être à la fois effet comique irrésistible ou douloureux regard sur un passé révolu. Une crise de manque peut être vue sous l'angle d'une agitation extrême ou d'une transe hypnotique. Cette ambiguïté se poursuit à travers les trois genres abordés : la comédie est-elle seulement drôle? Le mélodrame ne se teinte-il pas de polar ? Après tout, c'est bien dans Un couple épatant - et non dans Cavale - que Belvaux a choisi de placer sa référence cinématographique la plus directe : celle du champ de maïs de La Mort aux trousses d'Hitchcock... La vie, semble-t-il dire, c'est peut-être tout à la fois une comédie, un mélodrame et un polar. L'expérience de la Trilogie se révèle donc d'une grand erichesse, aussi bien au niveau du découpage, du montage, que du son - le générique de Cavale, en particulier. Mais au-delà de cet aspect purement technique, il faut surtout saluer la générosité d'une oeuvre d'une grande humanité, où Bordeaux n'est pas sans rappeler par moments le Marseille de Guédiguian (cité au générique). Sans compter qu'elle laisse la part belle aux acteurs tous "épatants". Vous êtes prévenus : si vous commencez à en voir un, vous ne pourrez pas ne pas aller voir les deux autres...AV