LOU REED

ecstasy

2000

"album tumultueux, fréquentant à nouveau le cauchemar comme le sublime [...] disque largement ouvert aux vents mauvais de l'aigreur et des turbulences psychiques [...] harnaché de cuir clouté, Lou l'insatiable écume le côté sauvage de Christopher Street (le ghetto gay de New York) jusqu'aux eaux noires de l'Hudson [...] champion de l'immonde, est aussi un crack du songwriting céleste [...] des arrangements d'une somptuosité inédite [...] entre extase et haut-le-coeur, on ressort sonné (les inrockuptibles)

 

"Ass - you says I'm an ass / you better call 911 'cause I'm gonna hold you tight"

"But if we have to part I'll have a new scar / right over my heart"

"I suppose we all could say that nothing of it matters / but still it's sad to see everything in tatters"

What do you call love / well I don't call it family / and I don't call it lust"

I belong in a prison beneath your legs / in a cabinet that I've built"

 

MA CHRONIQUE:

Dans cet album Lou Reed s'adresse souvent à une personne- sans doute une femme, une maîtresse - mais cette maîtresse , c'est aussi l'Amérique. Cette relation est très tumultueuse et ambivalente: le dégoût et la fascination en sont les moteurs. Les histoires d'amours finissants et de conflits conjugaux côtoient des textes où il règle ses comptes avec des valeurs telles que le couple et le mariage et le mythe américain dont il exhibe les fantômes et les monstres. Véritable bande-son de la vie urbaine -et plus spécifiquement new yorkaise- où l'horizon est constitué de gratte-ciels et de ponts confinant à la claustrophobie seulement aérée avec parcimonie de cours intérieures discrètes et cachées (mais très belles et apaisantes) cet album n'est pas totalement désespéré et il n'est pas question d'évasion hors de ce monde dans lequel finalement il se sent sinon bien, tout au moins chez lui. Il évoque dans modern dance l'idée d'un départ mais il n'en est pas sûr et sous entend qu'un environnement apparemment plus serein n'engendrerait pas une sécurité intérieure. Son confort, son foyer douillet, c'est la menace planant sur la grosse pomme, la violence sourde de New York mais aussi la richesse humaine , la diversité qui va de paire. C'est cette aventure dans les marges les plus extrêmes de l'humain qui nous permet de nous confronter à nous-mêmes dans ce qu'on a de plus profond.

Sur une sorte de blues rapide qui évoque les Rolling Stones, mais un blues sans complainte, un blues blasé, Lou Reed manie l'ironie sur Paranoïa key of E avec un texte ponctué de références à diverses pathologies psychiatriques modernes et urbaines avec comme point de départ une relation amoureuse , où la confiance fait défaut de toute évidence , mais peut-être à juste titre. Mystic child nous gratifie de guitares claustrophobiques et malades pour un morceau nous assénant les visions apocalyptiques d'un "mystic child" dérangé et qui finit mal, comme il se doit. S'ensuit Mad , chanson très vache, délicieusement méchante et drôle à la fois autour d'un adultère qu'un des protagonistes tente par tous les moyens de justifier. Mais derrière ce vaudeville il y a toute la tension accumulée et la haine refoulée qui explosent ici. Cette tension est bien rendue par le gimmick de guitare qui unifie cette chanson. Ecstasy dont les arrangements sont particulièrement soignés (percussions, violons longs mais discrets, quelques notes de guitare électrique envoutantes et hypnotisantes) chante la rupture d'une relation difficile mais très intense et le chant est une longue complainte qui met en valeur un texte douloureux. La chanson suivante , Modern dance, illustre les rêves d'un New yorkais voulant fuir (quoiqu'il n'en est pas vraiment certain: Maybe I should go and live in Amsterdam [...] Or maybe I should get a farm in southern France [...] ) pour retrouver les sentiments , les sensations du début de la relation amoureuse mais aussi retrouver des choses simples. Tatters est le slow de fin d'été sur la 42ème rue , un slow un peu "gaisbourgien", empli d'une tristesse infinie. Drôle de slow qui chante non pas la fin d'un amour estival pour cause de rentrée , mais la fin d'un amour pour causes de difficultés de vie commune et conjugale. On sent qu'ils s'aiment encore mais la rupture est inévitable, irréversible. C'est une sorte de version chantée des nouvelles de Raymond Carver car on nous décrit la déliquescence d'un couple sans que les motifs soient explicités ni même "explicitables" si ce n'est par ceci : "But what you said still echoes in my head". Après ces échecs sans raisons apparentes , il faut bien trouver des raisons de se révolter et future farmers of America part sur un rythme rapide souligné par des guitares énervées et à vif. dans le texte, Lou Reed fait référence à l'esclavage et , à travers cela , à toutes les formes d'exploitations sur lesquelles l'Amérique a fondé sa gloire et son aura. Et toute la rage a posteriori s'exprime dans la voix de Lou Reed qui s'enroue comme jamais. Dans Turning time around une nouvelle rencontre (peut-être?) est l'occasion d'une réflexion sur l'amour , qu'il définit surtout par défaut. La vie urbaine, riche d'expériences diverses, invite à l'introspection et la méditation, la remise en cause des certitudes. La révélation se produit au milieu de la chanson où enfin annoncée par un son de synthétiseur (?), la mélodie jusqu'alors en pointillés se dessine à traits continus. L'intro de White prism annonce un rock touffu à guitares déjantées épaulées d'une batterie sauvage et désordonnée avant que le couplet ne vienne tenter de remettre un semblant d'ordre dans ce chaos mais la confusion reste dominante .Le texte peut avoir également plusieurs niveaux de lecture: la confusion des sentiments dans une relation amoureuse mais aussi la confusion dans la perception de ce qui est présenté partout comme le rêve américain et qui a attiré et attire encore des émigrés. Mais le rêve est devenu cauchemar et les valeurs d'accueil, d'opportunités et d'abondance, d'égalité et de tolérance sont déformées, retournées et même inversées. Rock minuet nous entraîne dans le monde gay assez malsain et glauque, nourri de traumatismes enfantins. cette danse innocente prend une dimension inquiètante mais inversement le malsain est contrebalancé par l'innocence originelle. Guitare acoustique et violoncelle enrobent Baton Rouge du sucre des souvenirs évoqués ici pour prendre la mesure du temps passé depuis l'époque insouciante des amours naissants jusqu'à l'amertume et la désillusion actuelle. Il termine sur des images de bonheur conjugale détournées cruellement , images d'un bonheur qu'il raille et méprise sans doute à cause de sa superficialité ou par simple rancoeur. Like a possum dure 18 minutes ! 18 minutes de lourdes guitares . Le poète Walt Whitman écrivait de longs poèmes "maximalistes" pour chanter l'Amérique , pour lui donner une âme qu'une histoire bien trop brève lui niait, pour louer le rêve, le mythe américains. Il se voulait le chantre de l'esprit de liberté, des espaces physiques et mentaux à conquérir . Lou Reed , à travers ce long et difficile morceau se veut le chantre du cauchemar américain .Rouge est un instrumental en totale rupture avec tout ce qui précède par son instrumentation( violoncelle et violon électrique), par sa brièveté (1 minute) et par son côté apaisé et apaisant où la sérénité a été retrouvée avant de lancer le dernier titre très accrocheur et rock (un rock à guitares à la Springsteen de l'album Born in the USA) avec solos atmosphériques Big sky.Il y chante le pouvoir de l'homme (pouvoir qui peut-être au service du mal certes) mais ce pouvoir incommensurable est porteur d'espérance. Cet hymne de stade euphorisant chante la grandeur de l'homme, grandeur qui réside dans la dualité paradoxale constitutive. P.C.

 

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