PLACEBO

without you I'm nothing

1998

"En n'écoutant plus seulement sa frustration, Placebo prend du volume [...] Placebo n'est jamais aussi intrigant que lorsqu'il ôte son plumage de corbeau, lorsqu'il badine un peu avec la normalité, arrête de faire semblant de gratter des cicatrices dessinées au rouge à lèvres. [...] le trio se réveille de deux ans d'excès avec la gueule de bois. Démaquillé, il affiche une séduisante maturité et des humeurs jusqu'alors inconnues dans ses chansons: du spleen à la rage froide, il devient une pièce maîtresse du rock fin de siècle. [...] "sans toi je ne suis rien" , avoue un groupe qui se rend compte qu'on est peut-être encore plus seul et plus sale trop entouré que solitaire" (les inrockuptibles)

"Il y a un côté dépression postcoïtale dans notre second album [...] il y a une telle soif d'expériences: pour ne pas sombrer dans l'ennui, dans la routine [...] sur le nouvel album, la frustration s'est transformée en mélancolie. Il y a un côté désespéré, la frustration n'est plus là que sur deux ou trois chansons punky - ce qui les rend plus puissantes, plus féroces. C'est un disque d'une grande tristesse...L'impression d'avoir été brûlé, blessé quelquefois encore. (Brian Molko)

 

"Day's dawning, skins crawling / pure morning"

"you're at the wrong place, you're on the back page / you're in the getaway...car"

it's your age, it's my rage"

these bonds are shackle free, wrapped in lust and lunacy / tiny touch of jealousy, these bonds are shackle free"

"I know I'm selfish, I'm unkind / sucker love I always find / someone to bruise and leave behind / all alone in space and time"

 

MA CHRONIQUE:

Cet album est d'une perverse ambivalence, allant de la douce ballade au rock le plus dur-pour ne pas dire hard rock-, nous entraînant dans la débauche, la décadence, le sexe, la démesure puis nous faisant basculer dans la mélancolie, l'amour et la pureté en passant par l'introspection et l'auto-analyse teintée de sentiment de culpabilité et de mépris de soi-même. D'ailleurs on ne sait pas toujours où on est vautré. Le choix entre la sainteté et le "mal" n'est pas encore arrêté. Certes l'ennui, l'angoisse métaphysique adolescente motivent cette quête d'oubli de soi dans le vice mais ces sentiers troubles et sombres restent excitants. Mais il y a aussi la quête d'une innocence et virginité originelles qui fonctionne en parallèle et, contrairement aux idées reçues ces deux voies ne sont pas contradictoires et exclusives l'une de l'autre mais au contraire complémentaires. Cet album est un peu l'expression de cette double quête, difficile et douloureuse, semée d'embûches, de sentiments de culpabilité, de chutes et rechutes.

Les guitares, telles des machines, se mettent en branle vite rejointes par une artillerie lourde et efficace de batteries pour des frappes qu'on qualifiera de chirurgicales mais sans dommages collatéraux. La voix de Brian Molko est comme submergée par le mur de guitares et se laisse embarquer avec indolence et sans beaucoup de résistance dans la mécanique du glauque, du louche, du plaisir malsain. Mais ce Pure morning est ambivalent car il exprime également une recherche de pureté et de la lassitude blasée vis-à-vis de ces excès. Brick shithouse est un hard rock sauvage avec une guitare mitraillette et acharnement incontrolé sur les drums: une vraie machine à tortures, mais des tortures sado-masochistes, donc de plaisir, comme pour s'oublier, se noyer dans l'inconscience de soi. Il s'agit d'un plaisir lié à la souffrance, une montée parallèle du plaisir et de la souffrance mais sans l'orgasme libérateur. You don't care about us ressemble incontestablement à du Cure et notamment à la rythmique de in-between days. Cette chanson traduit bien un sentiment d'urgence, et exprime le décalage adolescent dans lequel Brian Molko semble se complaire et vouloir prolonger dans l'âge adulte par une rage jouissive transcrite et évacuée par sa musique.Ask for answers est une chanson lente à la mélancolie tenace et presque romantique, mais qui, par la voix et la tonalité des guitares est empreinte d'un apaisant malaise. Without you I'm nothing est une déclaration d'amour comme le laisse entendre le titre même mais cet amour est difficile à déclarer ou plûtot le ou la destinataire a du mal à le prendre véritablement au sérieux car Brian Molko reste tiraillé et attiré par la luxure. La guitare et la voix chatouillent nos nerfs, les portent à l'incandescence et la frustration les compriment. On sent une sorte de souffrance et de plaisir mêlés encore une fois. Sur Allergic (to thoughts of mother earth) les vagues de guitare nous submergent pour nous rendre humbles, exprimant une force qui nous dépasse mais obligeant à se transcender ; ce qui en fait une chanson quasi-mystique et gothique. Le rythme lent et balançant de The crawl en fait cache une rage et frustration rentrée. Un gimmick de guitare apaisant pour guitare acoustique est joué à la guitare électrique , un piano dépressif s'invite puis la voix chante d'abord de façon très classique en suivant à la lettre la ligne mélodique . C'est une chanson d'affirmation de l'amour et de peur de perdre l'autre mais très vite la voix s'écarte de la ligne mélodique, impliquant la menace et l'angoisse alliées à l'ambiguité. On y perçoit dans le texte toute la difficulté à maintenir une relation "normale". Every you every me est une chanson au format pop classique et efficace, respirant la franchise et l'assurance de celui qui sait d'où il vient et où il va. C'est en cela que sa tonalité est en décalage avec le reste de l'album. Brian semble résoudre les problèmes de la dualité de sa personnalité en l'acceptant en tant que telle, avec une certaine résignation d'où un indéniable mieux-être. Il reconnait sa noirceur, sa perversité et le fait de l'articuler mentalement, dans le texte et à travers les notes de musique est libérateur. Mais cette assurance n'est qu'éphémère et My sweet prince a l'arrière-goût de l'après orgasme: honte,salissure et bien-être mêlés après une relation "interdite" (à la fois sexuelle et en liaison avec les drogues). Il y a conscience du côté destructeur de pareil comportement mais la chanson, au rythme lent, maintient l'ambiguité sans jamais la lever. Summer's gone est une chanson acoustique (eh oui!) et évoque une berceuse à la fois rassurante et flippante. A la manière de quelques chansons de Patti Smith dans l'album "Gone again", celle-ci est une chanson de deuil emplie de mélancolie mais en même temps elle se veut une ode à la vie et à l'amour. Brian chante le refus du moule qui nous fait accepter de vivre puis de mourir. Lui veut vivre en refusant d'envisager la mort. Les murs enflammés de guitare reviennent sur Scared of girls dans un délire infernal de péchés conscients (acceptés ou pas?). Burger queen est une chanson à la mélodie douce et apaisante, presque religieuse, sainte, tout au moins pleine d'innocence pour ne pas dire naïveté, et en tout cas emplie d'attendrissement. L'icône qui incarne ici l'innocence et la pureté est une sorte de drag queen luxembourgeoise (pays où Brian Molko a passé une partie de son adolescence). L'album se termine avec un "hidden track" (ou morceau caché) qui démarre bien longtemps après les dernières notes de Burger queen et on comprend vite pourquoi ce titre est si bien dissimulé: en effet le texte de ce Evil dildo y est ouvertement pornographique et violent et appuyé par une musique digne d'une bande-son de thriller mental gore et porno (du type Massacre à la tronçonneuse avec Laure Sainclair et Rocco Siffredi et mis en scène par l'auteur de la série des années soixante-dix le sixième sens). Evidemment le mal triompherait à la fin. C'est d'ailleurs à la fin qu'une voix inquiètante et féminine chante gaiement le texte mentionné plus haut. P.C.

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