THE VERVE

urban hymns

1997

"sa musique est aujourd'hui l'une des plus généreuses qui soient. D'une générosité choisie, mesurée, qui se dévoile crescendo [...] mélodies fières comme des chants de conquête [...] comment peut-on à ce point scintiller dans le noir? [...] tout dans Urban hymns n'est qu'outrance et obscurité, l'air irrévocablement vicié, psychédélique et menaçant. Même quand soufflent les cordes magiques de Bittersweet symphony , elles ne parviennent pas à chasser très loin le brouillard , les nuages bas, ce ciel de plomb dans lequel le grand Ashcroft se cogne régulièrement les idées. (les inrockuptibles)

"un groupe capable de parler à l'âme, au cerveau, un groupe offrant de la beauté et de la peur, de la joie et une profonde noirceur. [...] faire de la musique, l'écouter, la vivre [...] refuser toute discipline. (Richard Ashcroft)

 

"I need to hear some sounds that recognize the pain in me, yeah / I let the melody shine, let it cleanse my mind, I feel free now"

"Yes there's love if you want it"

"I want to feel / I want to run"

"Come on / let the spirit inside you / don't want to be found / let the spirit move you / let the waves come up/ they'll fuse you"

"this is a big / fuck you!"

 

MA CHRONIQUE:

On passe par tout le spectre des états d'âme romantiques dans cet album: mélancolie, compassion, auto-compassion, passion et lyrisme échevelé en passant par des moments d'onirisme teintés d'angoisse. Richard Ashcroft y déverse ses visions quasi mystiques dans l'écrin d'une pop inspirée et débordante. Psychédélyrisme, sans aucun doute mais le psychédélisme est toujours sous contrôle d'une forme identifiable qui maintient le tout tout en autorisant et favorisant l'expression . Il s'agit effectivement de pop britannique qui fait parfois songer au meilleur d'Oasis. Les morceaux s'appuient dans leur ensemble sur des fondations et des structures formatées mais toutefois flexibles et mouvantes . Elles sont faites pour résister à des séismes émotionnels que The Verve provoque avec générosité et verve et même une certaine arrogance. C'est la composition qui semble choisir son écrin et non l'écrin qui oblige la chanson à se contorsionner dans le format pop. La pop est faite pour ces chansons et elles s'y sentent bien.

Quelle entrée en matière! L'orchestre symphonique entre en fade-in dans Bitter sweet symphony pour donner une dimension universelle à ce texte sur le mal de vivre et la vanité de l'existence. Ashcroft exprime bien les montagnes russes de ses états d'âme (des doutes à l'affirmation de sa "foi") et affirme avec conviction que la musique est une force permettant de rendre compte de ce désarroi et de s'en défaire. Il réussit à fusionner le symphonique et le pop-rock , illustrant ainsi les propos de son texte, les cordes répétant inlassablement et obstinément le même gimmick flamboyant et léger qu'un tempo alourdit et rend menaçant par instants tandis que les guitares sont lâchées , atmosphériques et tournoyantes emportant tout dans un tourbillon psychédélique et jouissif. Sonnet est une balade pop inspirée, merveilleusement bien construite sur une mélodie superbe avec des arrangements aux riches textures (violons, guitares et sons divers) mais le tout gardant une élégante sobriété. C'est une sorte d'incantation, de prière que la voix plaintive et le chant suppliant d'Ashcroft rend bien en s'adressant à une fille qu'il quitte ou qui le quitte (peut-être même une fille qui a disparu) , bref en chantant une rupture douce et douloureuse à la fois. C'est le souffle (ou cri intérieur) plaintif suite à la perte d'une partie de sa vie -peu importe le responsable- , un peu comme un deuil. C'est peut-être aussi une complainte adressée au Seigneur qu'il invoque nommément dans le texte lui reprochant de donner l'impression de se détourner des souffrances humaines. C'est une pure merveille de pop à succès potentiel avec l'authenticité en plus. Ashcroft nous offre avec The rolling people une version musicale de la chute vertigineuse dans la folie ou de l'apocalypse avec ce chaos de guitares, de batteries et de voix nasillardes à la Liam Gallagher d'Oasis. Il entraîne l'humanité ("the rolling people") vers la fin du monde , cette humanité vénérant le mal symbolisé ici peut-être par l'attaché-case et le jet. Après la tempête le calme revient et s'installe porté par la mélodie douce et enveloppante de The drugs don't work qui sonne comme le réveil des survivants après le déchainement des éléments apocalyptiques. Cette chanson pop serait mièvre (il y a même des sha-la-la-la-la) si la voix et la sobriété ne lui conféraient pas une distance non larmoyante, gage de sincérité. La voix, assez désabusée et au désespoir retenu et digne évoque la peur de vieillir peut-être, la peur de la séparation sans doute et donc la peur de la mort et forcément la peur de vivre. Commencent alors les expérimentations sur les marges des sentiers bien balisés de la pop avec Catching the butterfly, morceau à l'ambiance onirique et planante où les sons sont déformés, y compris les voix contribuant à renforcer l'aspect bizarre, inquiètant, voire irréel. Même les sentiments, les sensations semblent anesthésiées et on est conduit dans un monde parallèle qui favorise l'oubli de soi . On est transporté dans un état vaporeux qui se prolonge avec neon wilderness mais on a l'impression qu'on se réveille lentement en plein coeur d'un hangar sombre au fond d'une zone industrielle impersonnelle et déshumanisée en pleine nuit . Des bruits, des notes de guitare électrique, une voix voilée , le tout dans une résonnance inquiètante et une note prolongée à l'infini comme un orgue d'église en fond pour une sorte de complainte qui aurait perdu de sa vigueur et de sa conviction dans une résignation paresseuse: Ashcroft se pose en compositeur des bandes-son de l'angoisse métaphysique urbaine. Space and time rapporte un peu de chaleur humaine avec ce titre qui fait penser à Echo and the Bunnymen et sa pop chaleureusement et mélancoliquement flamboyante, presque gothique.C'est un morceau pop bien structuré avec une énergie revigorante, une sorte d'énergie du désespoir pour chanter la souffrance de la solitude, la difficulté d'aimer mais il y a de l'espoir en filigrane car aimer est seulement difficile mais pas impossible: "if we really care / and we really loved / think of all the joy we'd feel". Weeping willow est une pop-song à guitares dans la plus pure lignée mélodique Oasis avec des trémolos désabusés mais on sent dans cette façon de chanter le besoin irrépressible de communier avec ses semblables.Il y a une sorte d'acceptation de la difficulté de vivre et la foi que cette souffrance montre la voie vers le salut. C'est presque religieux. Lucky man est musicalement dans la même veine que le titre précédent, pop-song qui avance d'un pas déterminé et décidé, ponctuée par les complaintes presque capricieuses de Ashcroft ("oh, my ,my") qui petit à petit se transforment en cris d'arrogance et d'excitation dans un texte où il affirme son besoin d'absolu. One day est une chanson pop classique qui n'atteint pas le lyrisme des autres . Il évoque la possibilité du retour du bonheur mais en même temps interroge sur la volonté réelle et profonde de l'atteindre.This time prolonge la réflexion: cette fois-ci il essaie de se convaincre d'aller vers la lumière mais il reste méfiant et inquièt. La lumière a quelquechose d'effrayant et de bien peu excitant , ce que rend bien la musique sans doute involontairement pour l'un des morceaux les moins convaincants de cet album, à mon goût. Velvet morning tombe un peu trop dans l'auto-compassion et la musique manque de force et d'originalité à l'image de ce que le texte exprime même si la voix est bien travaillée et que les machines la filtrent pour la rendre atemporelle. Mais après ces creux on s'attaque au sommet final que constitue Come on. La voix pourtant décidée d'Ashcroft ne parvient pas à cacher la fragilité et la petitesse de l'homme, flanquée qu'elle est de guitares lourdes et réverbérantes mais elle reste debout, fière et arrogante, défiante et insolente, déclamant un texte invitant à se lâcher, à vivre à fond (les aides artificielles temporaires ne sont pas interdites , bien au contraire), à se jeter dans la quête du plaisir, du délire, de la vie, du risque , du danger, de l'ultime, de l'absolu. La musique, déchainée, insuffle cette énergie insolente et quasi destructrice mais une énergie de vie. P.C.

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